Le bénévolat est un investissement. Un investissement de temps, d’énergie, d’émotions qui permet la distinction : d’une part ceux qui aident et d’autre part les autres. Et si historiquement, l’engagement caritatif dans des associations d’utilité publique était le marquage d’une classe moyenne de gauche, c’est aujourd’hui bien moins le cas. L’engagement est devenu bourgeois. Cela ne veut pas dire que les responsables d’associations ou les bénévoles permanents sont tous issus de la classe bourgeoise, bien au contraire. Mais plutôt que l’on observe une évolution dans le type de public qui donne de son temps pour les autres.

Cette idée s’illustre de façon assez forte dans les permanences des Restos du Cœur. Les anciens ne sont pas les mêmes que les nouveaux, la différence ne tient pas au fait que les jeunes ont des téléphones ou un langage différent mais bien qu’ils n’ont pas du tout la même approche de la pauvreté. Aujourd’hui, ce sont avant tout des jeunes issus de classes socio-professionnelles élevées qui donnent de leur temps pour les associations, les bénévoles d’antan étant eux beaucoup moins lotis de ce point de vue. Comment a-t-on pu avoir ce virage sociologique ? Pourquoi une partie favorisée de la population s’est-elle mise à vouloir aider les moins favorisées ? Et pourquoi les jeunes de classes populaires semblent ne pas accorder de temps à l’action caritative ?

Et la génération Mitterrand prit part aux activités caritatives

Les premières grandes œuvres caritatives débutent au XIXème siècle. Cependant, c’est à partir de la Seconde Guerre mondiale que s’explique, selon moi, le décalage entre les anciens et les nouveaux bénévoles. Après la Seconde Guerre mondiale, les œuvres caritatives prennent tout leur sens, la France est à reconstruire. Le courant politique majoritaire à l’époque chez les acteurs sociaux est le communisme. En effet, ce sont les communistes qui construisent quasiment tout le tissu social de cette époque. Si sur la scène politique, les communistes se sont écroulés, une seconde génération de gauche prend le relais. La génération Mitterrand, qui rassemble à la fois les socialistes et les communistes, fils et filles de prolos et de la classe moyenne, prend en main la nouvelle société. C’est ainsi que cette génération s’engage largement dans des activités caritatives. Le rapport à l’autre provient alors d’une évidence morale et politique.

D’un point de vue éthique, c’est assez simple, il n’est pas acceptable d’avoir des gens qui meurent en raison de leur pauvreté dans une économie aussi puissante que la notre. D’un point de vue politique, la gauche a tout intérêt à aider le maximum de personnes dans le besoin, afin de les réinsérer dans une société démocratique, car cela permet d’obtenir le vote des masses populaires. C’est grâce aux votes des quartiers urbains, des barres de HLM et de la petite bourgeoisie que la gauche est restée au pouvoir pendant 14 ans. Il est d’ailleurs notable que la politique de démocratisation de la culture et d’éducation populaire est née après la Seconde Guerre mondiale, mais que ce sont les différents gouvernements de gauche qui ont permis son élargissement.

Bien sûr, il est faux de considérer que tous les bénévoles sont de gauche. Parallèlement à la force communiste, ce sont les chrétiens qui constituent une part importante du travail social après la guerre. Mais sur le temps long, et pendant les années 70-80, c’est la culture de gauche qui domine dans les actions caritatives même si « la gauche n’a pas le monopole du cœur »*.

Si la gauche n’avait pas le monopole du cœur, il n’est pas certain qu’aujourd’hui elle en ait la majorité

Ainsi, la représentation des classes sociales les plus pauvres existe dans le tissu social local. Ce sont rarement des gens de « l’extérieur » qui viennent aider des personnes issues « des quartiers ». Au contraire, ce sont des anciens du quartier qui aident les nouveaux. Souvent les bénévoles sont moins pauvres que ceux qu’ils aident, mais il n’y a pas une différence énorme et surtout, il y a une culture commune. Ce qu’on remarque de nos jours, c’est qu’il existe une bien plus grande différence de revenu et de culture entre les nouveaux bénévoles et les bénéficiaires de l’aide. Et ainsi on s’éloigne d’une idée de la générosité politisée unilatéralement. Si la gauche n’avait pas le monopole du cœur, il n’est pas certain qu’aujourd’hui elle en ait la majorité. Ou autrement ce n’est pas la même gauche qui se meut pour les masses populaires. Mais d’où vient ce retournement de situation ?

De mon expérience, je tire plusieurs arguments pouvant expliquer la situation actuelle. En dehors de la seule lecture marxiste qui analyse la société en lutte des classes, d’autres idées semblent expliquer ce changement sociologique.

La différence lorsque l’on vient des classes bourgeoises, c’est que nous avons le choix. La culture qui nous est transmise est dominante, nous ne risquons pas, ou beaucoup moins, de chuter en dehors de la société

La société pousse à s’intégrer plus tôt que par le passé. En tout cas, il est certain que la jeunesse est célébrée. En effet, plus une action provient d’un individu ou d’un groupe jeune, plus elle est encensée. On dira plus facilement à quel point c’est fascinant de voir des lycéens mettre en place des projets aussi grands que ceux des habitués de l’associatif. Les jeunes s’engagent tôt. D’abord, parce qu’ils sont sensibilisés à de nombreux sujets de façon précoce, mais aussi parce qu’ils sont conscients de ce que cela leur apporte de façon personnelle. Que l’on appelle cela de la formation ou de l’opportunisme, les jeunes sont conscients que l’engagement est un investissement. Chaque action est une ligne sur un CV, c’est un stage plus facile à obtenir ou une identité numérique particulièrement méliorative.

Volunteers picking up litter in alley
Libre de droits

Voir à long terme et être conscient que l’action est nécessaire pour faire avancer les causes, sont des comportements qui appartiennent en grande partie aux classes sociales les plus élevées. En effet, les classes sociales populaires éduquent leurs enfants dans un cadre qui valorisent l’action la plus efficace et la plus directe. Ainsi, un investissement caritatif est souvent vu comme moins intéressant que d’avoir de bonnes notes à l’école ou que de trouver une entreprise pour l’alternance, et ce à juste titre. La différence, c’est que les classes bourgeoises ont le choix. La culture qui nous est transmise est dominante, nous ne risquons pas, ou beaucoup moins, de chuter en dehors de la société. Ainsi, on peut faire un arbitrage entre nos actions caritatives – qui correspondent à des idéaux et à de l’opportunisme – et notre travail scolaire. Malheureusement, ces deux sphères se complètent parfois. Les grandes écoles demandent par exemple des engagements caritatifs. Il semble ainsi important de faire preuve d’une empathie particulière afin de pouvoir justifier de notre place dominante. Se multiplient alors les « expéditions humanitaires » dans les écoles de commerce. Il suffit de voir que ce sont les projets issus d’associations de grandes écoles qui sont surreprésentés dans les concours inter-associations. Par exemple, pour la fondation Deloitte, fondation philanthrope, on peut citer les finalistes de leur concours 2017 : Kedge Marseille, HEC, BBA Inseec, IESEG School of Management et tant d’autres écoles de commerce.

Il s’agit donc de diminuer leur impact de « dominant » en aidant les classes dominées, et donc quelque part de se « racheter une conscience »

En dehors de la précocité de l’engagement et donc d’un opportunisme inhérent (mais pas forcément conscient), deux autres explications plus psychologiques peuvent s’ajouter. C’est la réunion du sentiment de culpabilité et de l’aspect bourgeois que revêt l’engagement d’aujourd’hui, qui explique les comportements des nouveaux bénévoles.

La culpabilité résulte d’un constat :  la richesse est mal répartie. De manière indirecte, les classes sociales élevées sont les responsables de la pauvreté des autres classes. Avec la paupérisation de la classe moyenne (celle qui subit le plus la baisse du pouvoir d’achat) et l’augmentation des inégalités intra-nationales dans les pays développés, la société se scinde entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui la subissent. Ainsi, cette responsabilité systémique est ressentie par les jeunes des classes sociales favorisées comme une responsabilité personnelle. Il s’agit donc de diminuer leur impact de « dominant » en aidant les classes dominées, et donc quelque part de se « racheter une conscience ». L’expression « se racheter une conscience » est connotée négativement car elle induit une idée d’hypocrisie. Or, il me semble que c’est une erreur de considérer les actions bénévoles comme telle. En revanche, il existe une hypocrisie au niveau systémique, une dissonance entre le fait d’avoir des classes riches qui aident des classes pauvres. C’est bien parce qu’il existe une classe qui domine, qu’une autre est dominée. Une classe dominante ne peut pas sincèrement vouloir détruire sa propre position. La plupart des avancées sociales n’ont pas été permises par les dominants, mais au contraire lorsque, de gré ou de force, les dominés ont su se faire entendre.

L’engagement caritatif est devenu une valeur bourgeoise. Au contraire, la valeur « travail » qui s’exprime par l’envie de réussir malgré les obstacles est devenue une valeur des classes populaires

En dehors de la seule culpabilité, un aspect plus sociologique doit rentrer en compte. Comme Bourdieu a pu déterminer des goûts et des valeurs selon les classes sociales, il me semble que l’engagement caritatif est devenu un principe bourgeois. Au contraire, la valeur « travail », qui s’exprime par l’envie de réussir malgré les obstacles, est devenue l’un des préceptes des classes populaires. Le fait de défendre l’idée que travailler est la solution pour réussir, c’est ne pas remettre en cause le principe même du marché du travail. Cela se traduit par une acceptation d’un marché concurrentiel, où il faut être le plus performant tout le temps, par les classes populaires. C’est probablement une des raisons de la désaffection du vote de gauche dans les zones les plus pauvres.

Tournament Director Anne Worcester takes the ALS Ice Bucket Challenge with the help of Tennis players Simona Halep, (left), Caroline Wozniack, (centre), and Petra Kvitova, (right), during the Connecticut Open at the Connecticut Tennis Center at Yale, New Haven, Connecticut, USA. 17th August 2014. Photo Tim Clayton (Photo by Tim Clayton/Corbis via Getty Images)
© Tim Clayton (Photo by Tim Clayton/Corbis via Getty Images

Au contraire la mode de la philanthropie, comme la Bill Gates fondation, les dons de Usher en Afrique, ou le Ice Bucket Challenge démontrent que les classes sociales élevées se doivent de faire des actions caritatives. De même, la multiplication des carrières dans les ONG qui demandent un niveau académique très élevé indique que l’acte caritatif est devenu une norme des classes sociales élevées. Curieusement, ces dons ne s’accompagnent pas nécessairement d’une politisation. Ainsi, on a du mal à comprendre en quoi le 4L Trophy** est une démonstration de gauche. Au contraire, la multiplication des incubateurs de start-up dans les banlieues pauvres sont vus comme des politiques sociales. D’autres exemples sont à portée de main : la mise en avant des concours de rhétorique dans les quartiers pauvres comme preuve que le travail paie, peu importe son origine sociale alors qu’à l’inverse on voit fleurir la finance solidaire (une finance qui viendrait des riches mais qui serait tout de même très altruiste).

Ce changement dans les valeurs est peut-être subjectif de ma part, et de nombreux exemples peuvent contredire mes précédentes affirmations. En tant qu’étudiant du supérieur, qui plus est, dans une « grande école » et président d’association d’éducation populaire, ce phénomène est bien observable puisque j’en suis le produit.

Ce n’est pas un mal en soi que l’engagement caritatif devienne bourgeois. Mais cela est critiquable à plusieurs niveaux. D’abord, les liens autrefois évidents entre les bénévoles et ceux qui jouissent des associations le sont beaucoup moins. Les nouveaux arrivant jouent souvent le rôle de ceux qui se mettent au niveau des pauvres, prenant soin de s’habiller autrement pour mener leur action, faisant attention à leur vocabulaire, s’efforçant de mettre de côté leurs préjugés. Si ils s’engagent uniquement pour une ligne sur leur CV, ils vont nécessairement devoir jouer un rôle – conscient ou pas – et c’est là que réside l’hypocrisie.

La seconde hypocrisie est bien pire selon moi. Elle est à la fois la source de cette évolution de l’engagement et son moteur. Le marché du travail et avec lui le marché de l’éducation supérieure demandent de leurs élèves et salariés la preuve de leur travail caritatif. Il est, selon ces marchés, la preuve d’une empathie – et donc d’une capacité à travailler en équipe – et un marqueur de capacités techniques inaccessible par des cours théoriques. En réalité, les firmes profitent de ces actions caritatives individuelles comme une manière d’améliorer leur image de marque : avoir des employés modèles, dynamiques et altruistes. On peut même aller plus loin et imaginer que des personnes qui ont l’habitude du bénévolat seront moins enclins à négocier à la hausse un salaire, puisqu’ils sont prêts à travailler gratuitement pour telle ou telle cause. Les bénévoles n’hésitent pas à dévaluer le prix de leur travail lorsque la mission qu’ils entreprennent touche au caritatif. Ce sont ces même bénévoles qui acceptent d’être sous-payés dans les start-up pour aider à monter un projet auquel ils croient personnellement. Ainsi la cause remplace le salaire et masque la hiérarchie. Qui voudrait s’opposer à une start-up qui souhaite apporter internet partout dans le monde ? Qui voudrait s’opposer à des entreprises qui investissent dans des bâtiments salubres pour leurs salariés en Asie ? En tout cas, pas ceux qui ont connu « les pauvres » en travaillant avec eux lorsqu’ils étaient à HEC.

(*) : Phrase iconique du débat entre Mitterrand et Giscard D’estaing pour l’élection présidentielle de 1974

(**) : Compétition de voiture 4L à travers le désert du Maroc, le but étant de distribuer des fournitures scolaires dans des villages lors du parcours

image de couverture : Libre de droits