Le 14 novembre dernier, un documentaire diffusé sur la chaîne de télévision américaine CNN crée une onde de choc en montrant une vente d’esclaves en Libye. Une pratique qui prend ses racines dans l’important flux de migrants originaires d’Afrique subsaharienne et cherchant à rejoindre l’Europe, qui se trouvent pris en piège en Libye en attendant de trouver un passeur ou après avoir échoué à traverser la Méditerranée. Ce sont ces migrants, de plus en plus nombreux dans ces camps, qui sont victimes des trafiquants d’esclaves. Depuis, nombreux sont ceux qui condamnent ce trafic. Des collectifs s’organisent, des manifestations ont lieu pour faire pression sur les pouvoirs politiques afin de mettre fin à ce drame humanitaire. L’ONU et plusieurs chefs d’État ont dénoncé ces pratiques. Des révélations qui remettent en question la politique migratoire européenne, mais aussi, rétrospectivement, les actions militaires menées en Libye ayant provoqué en 2011 la chute du dictateur Mouammar Kadhafi mais aussi la forte instabilité du pays. Les réactions des dirigeants aux vidéos montrant ces ventes d’esclaves révèlent une hypocrisie ambiante face à la crise migratoire. La diffusion de ce reportage par CNN soulève également un autre enjeu : le rôle des médias comme lanceurs d’alertes et les effets pervers qui peuvent en découler.

Une onde de choc mondiale

À la suite de la diffusion du reportage de CNN, une mobilisation mondiale a émergé. En France, le Collectif contre l’Esclavage et les Camps de Concentration en Libye a été créé le 15 novembre et a appelé à manifester le samedi 18 novembre devant l’ambassade de Libye à Paris : la manifestation a rassemblé plus de 1 000 personnes selon les estimations de la police et plus de 6 000 selon les organisateurs.

Lors du sommet Union européenne – Union africaine qui a eu lieu à Abidjan les 29 et 30 novembre, Emmanuel Macron a immédiatement présenté cette problématique comme une priorité, qualifiant la pratique de l’esclavage en Libye de crime contre l’humanité. Le Président français a proposé un accord pour évacuer « les populations en danger » de Libye, où les migrants sont entassés dans des camps de transits dans des conditions inhumaines selon les experts de l’ONU. Une politique qui irait à contre-courant de celle actuellement menée par l’Union européenne. Aujourd’hui, la politique européenne consiste à renvoyer les migrants tentant de traverser la Méditerranée sur les côtes libyennes, desquelles la majorité des migrants partent. La proposition faite par Emmanuel Macron est-elle une manière de faire table rase du passé et du chaos qui a suivi l’intervention onusienne en Libye, dans laquelle la France avait joué un rôle clé ? Un moyen de devenir la figure de la défense des droits de l’homme et de se faire une place à l’international ? Une volonté de montrer sa capacité d’action concrète ? Derrière ces bonnes intentions, sans doute autant, sinon plus politiques que philanthropiques, se pose cependant la question de l’hypocrisie qui se cache derrière cette soudaine mobilisation internationale.

L’hypocrisie de la mobilisation internationale

La pratique de l’esclavage en Libye, avec tout ce qu’elle recèle d’inhumain, est l’effet secondaire d’une crise migratoire qui paraît ingérable. Des migrants indésirables en Europe se trouvent coincés après avoir échoué à traverser la Méditerranée. Il leur est difficile de rentrer dans leur pays d’origine et de se confronter à leurs familles, qui s’étaient souvent ruinées afin de leur payer le voyage vers l’Europe. Car bien souvent, le statut de réfugié ne leur est pas accordé. Le haut-commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a dénoncé « la politique consistant à aider les garde-côtes libyens à intercepter et renvoyer les migrants », la qualifiant d’« inhumaine ». Des migrants qui, une fois renvoyés en Libye, se trouvent confrontés à la situation très instable du pays, depuis l’action militaire internationale menée sous l’égide des Nations Unies en 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi. L’anarchie qui y existe aujourd’hui est propice à l’émergence de telles pratiques en toute impunité. Un contexte que les puissances occidentales ont en partie favorisé.

Zeid Ra'ad Al Hussein - © Albin Lohr-Jones/Pacific Press/LightRocket via Getty Images
Zeid Ra’ad Al Hussein, haut commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme – © Albin Lohr-Jones/Pacific Press/LightRocket via Getty Images

La mobilisation mondiale est également à nuancer : en France, la manifestation du 18 novembre a rassemblé en grande majorité des personnes d’origine africaine. Pour Adja, 18 ans, présente à la manifestation parisienne, « les blancs ne se sentent pas autant concernés que les noirs, et c’est normal », tout en ajoutant que « ce n’est pas pour autant que cela ne les révolte pas comme j’ai pu le constater sur les réseaux sociaux ». Elle ajoute également qu’étant africaine d’origine, « c’est un sujet qui me touche particulièrement ». La question est d’autant plus difficile en Europe que les migrants africains réduits en esclavage en Libye sont en majorité des migrants économiques, n’étant donc pas éligibles au statut de réfugié. Le poids de plus en plus fort des partis xénophobes en Europe rend difficile de mener une politique d’accueil pour désengorger les camps de migrants en Libye.

Un problème qui n’est pas nouveau ?

Si le reportage de CNN a permis une prise de conscience accrue, depuis quand de telles pratiques ont lieu ? Le problème de l’esclavage en Afrique du Nord n’est pas nouveau. Déjà, le reportage Voyage en barbarie réalisé par Delphine Deloget et Cécile Allegra, ayant gagné le prix Albert Londres en 2015, décrivait la situation des migrants fuyant la dictature érythréenne pris en otage, soumis à un travail forcé et torturés dans le désert du Sinaï. Les images alors diffusées, peut-être moins choquantes, n’avaient pas le poids médiatique d’une vente d’êtres humains, rappelant la traite des noirs et le commerce triangulaire, entre le XVI et le XVIIIème siècle. Elles n’avaient d’autre part pas été relayées par un média aussi global que CNN, chaîne d’information mondiale de référence. La médiatisation à grande échelle d’un drame comme celui-ci a deux effets antagonistes. Celui d’abord très positif d’entraîner une prise de conscience mondiale et, on peut l’espérer, une action concrète, mais aussi, dans l’ombre, un problème : la reprise à des fins politiques de drames humains, parfois déjà connus auparavant. En effet, nombreuses sont les personnalités politiques qui dénoncent des atrocités une fois leur contenu révélé par les médias, afin de se donner un image de défenseur des droits humains, même s’ils avaient déjà connaissance du problème auparavant. Faut-il diffuser de telles images pour provoquer une mobilisation ? Cela révèle une règle politique qu’il nous est souvent préférable d’ignorer : tant qu’un problème, aussi terrible soit-il, n’est connu que d’une minorité, il n’est pas nécessaire d’agir. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des archives des Foreign Offices anglais et américains ont montré qu’il est très probable que les Alliés savaient qu’il existait des camps d’extermination bien avant 1945. Des exemples qui mettent en lumière à la fois le pouvoir immense des médias comme lanceurs d’alertes mais, dans le même temps, leur relative faiblesse face aux diverses récupérations politiques, qui n’apportent finalement pas toujours des réponses concrètes aux drames révélés.

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