Avec l’émergence de l’affaire Weinstein et l’apparition de lieux qui catalysent les témoignages sur Internet, se pose la question de la justice virtuelle, mais aussi du sexisme inhérent au mode de fonctionnement des réseaux sociaux.

Harvey Weinstein© Walter McBride/Corbis/Getty Images
Harvey Weinstein © Walter McBride/Corbis/Getty Images

Depuis plusieurs semaines fleurissent sur les réseaux sociaux des témoignages de milliers de femmes, agrémentés de hashtags tels que #BalanceTonPorc ou #MeToo. Avec eux, et comme toujours, les avis des hommes que personne n’a demandé. Le phénomène a commencé lorsque l’actrice Alyssa Milano a enjoint, sur Twitter, les victimes de violences sexuelles désirant lever l’omerta à poster le hashtag #MeToo sur leurs réseaux sociaux, pour que le monde entier se rende compte de l’ampleur des dégâts.

Depuis, naissent dans tous les pays et sur toutes les plateformes des déclarations, des confessions, teintées de désir de justice mais surtout de colère. De frustration, aussi, parce que le silence aura duré des décennies pour certaines femmes, comme pour la journaliste Giulia Foïs, qui raconte le 21 octobre sur France Inter à la fois l’agression dont elle a été victime et la réaction que sa confession a engendré sur TwitterL’une des réactions les plus répandues sur les réseaux sociaux dont parle Giulia Foïs a été la surprise ; l’ébahissement, même. Une horreur que l’on dévoilait au grand jour. Un phénomène de société longtemps tu et aujourd’hui révélé. Cependant, la journaliste note que la surprise n’était pas du côté des femmes, mais de celui des hommes. En effet, en tant que femme, ces micro-agressions sont quotidiennes dans les transports en commun, ces menaces proférées par les supérieurs masculins au travail sont monnaie courante, ces viols par des hommes de pouvoir sont comme un moyen de pression ou comme une preuve, pour eux-mêmes et pour les autres hommes, qu’ils ont des droits sur les corps des femmes quand ils ont un poste à responsabilité.

L’effet domino

Cette forme de violence sexiste qu’est le harcèlement sexuel au travail amène la peur et l’insécurité pour les femmes jusque sur le lieu où elles exercent leur métier, ou même à l’université, là où elles font leurs études, et ne devraient pas s’inquiéter pour leur sécurité. Il prend des formes tentaculaires dans le cas de l’affaire Weinstein par exemple, qui a été un des déclencheurs de la vague de dénonciations de ces dernières semaines. Pointer du doigt Harvey Weinstein, jusqu’alors protégé par sa réputation de célèbre producteur de cinéma, a permis de mettre en exergue la protection dont bénéficient les violeurs des milieux du show-business. Certains, comme le JT humoristique diffusé sur TF1 Quotidien, parlent par exemple de Terry Richardson (photographe de mode américain) comme du « Harvey Weinstein de la mode ». Dans un autre secteur de la vie publique, un tableau Excel sur la plateforme Google Doc circule dans le monde des médias, entre les journalistes femmes d’abord puis après propagation auprès d’autres personnes, recensant les « shitty media men », les hommes dans le secteur du journalisme ayant des comportements inacceptables envers les femmes qui les entourent ou qu’ils rencontrent.

Terry Richardson © DAVID X PRUTTING/Patrick McMullan/Getty Images
Terry Richardson © DAVID X PRUTTING/Patrick McMullan/Getty Images

La non-surprise

Si certaines disent « enfin », soupirent de soulagement en voyant le silence se briser, d’autres semblent surpris, choqués ; ce sont les hommes, évidemment, puisqu’ils n’ont pas ou peu à faire à ce genre de harcèlement au travail ou à l’école. Certaines formes de harcèlement avaient déjà commencé à être dénoncées depuis quelques mois ; on pense par exemple à la vidéo de Marion Seclin sur le harcèlement de rue qui avait fait polémique à l’été 2016. En effet, dans cette vidéo, la vidéaste enjoignait les hommes qu’elle croisait dans la rue à ne pas lui parler, sous aucun prétexte. Cette partie de la vidéo a permis aux détracteurs de la jeune femme de jouer sur les mots : alors, il ne fallait pas lui parler pour savoir l’heure, demander son chemin, ou pour « simplement lui dire qu’elle est magnifique, c’est pas du harcèlement, ça ! ».

Parler, mais parler bien

C’est assez courant lorsque l’on dénonce du harcèlement ou un viol de se voir stoppée dans le processus par quelqu’un qui critique la manière dont on a dénoncé, justement. L’une des principales critiques faites au mouvement engendré par #BalanceTonPorc et #MeToo, c’est « l’absence de justice » dans le fait de dénoncer sur Internet. On passera sur les critiques d’injustice pour les violeurs, qui, en plus d’être d’une indécence typiquement masculine, ne méritent même pas que l’on y prête attention. Il faut donc, d’après ceux qui sont contre la dénonciation d’un violeur ou d’un harceleur sur Internet, porter plainte et laisser la justice se charger dudit violeur. C’est une utopie, évidemment, puisque la plupart des violeurs ne sont pas inculpés (selon le Collectif féministe contre le viol, en moyenne 13% des victimes portent plainte et 1% des plaintes aboutissent à une condamnation), et que de surcroît, certain-e-s policier-e-s semblent aimer protéger les citoyens autant qu’ils aiment faire la police des mœurs, avec des questions comme  « Pourquoi vous n’avez pas dit non ? », « Comment étiez-vous habillée ? », ou encore « Pourquoi aviez-vous bu ? ». On comprend alors que « porter plainte » ne va pas de soi, et que c’est parfois émotionnellement et stratégiquement plus simple d’en parler, de se confier – de faire la justice pour et par soi.

© Julia Galan pour L'Alter Ego/APJ
© Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ

On peut également émettre une critique à l’encontre de ceux qui, comme beaucoup, utilisent l’argument de la famille et des amies pour faire entendre raison à ceux qui ne comprennent pas qu’on dénonce le harcèlement : « Imaginez si c’était votre sœur, votre fille, votre femme, votre mère »… Même si l’intention est bonne, le propos ne l’est pas. Seules les femmes qui sont vos proches méritent le respect ? Quel manque d’humanité. Il devrait suffire de dire que tout être humain a droit à la dignité et au respect de son corps et de son intimité, pour vouloir convaincre. Car bien vite, l’argument de la famille et des amis peut marcher dans l’autre sens : on protège un ami qui a harcelé une femme car, bon, “les potes avant les putes” ; on protège un père qui viole sa fille parce que, quand même, c’est la honte pour la famille si on dévoile l’affaire ; on protège de la même façon les hommes de pouvoir puisque, en fait, tous les hommes seront mis en danger dans leur situation privilégiée si on commence à agir pour régler le problème, ou tout du moins améliorer la situation. Les hommes qui protègent les violeurs et/ou critiquent le mode de parole et de dénonciation des femmes n’ont pas intérêt à ce que cela s’arrange.

Se débrouiller

Pour finir, il s’agit avant tout d’un comportement sexiste, que de parler d’un ton condescendant à une victime pour lui expliquer qu’elle gère mal son traumatisme. Il faut parfois vivre avec cet événement atroce en tête, en boucle tous les jours dans nos pensées, et en plus le poids du silence, de peur d’être rembarrée, moquée ou réprimandée par quelqu’un qui saura mieux que nous comment on doit parler de notre viol ou de notre agression.

Parlons par exemple de Christine Angot, qui a eu l’incroyable audace d’expliquer à Sandrine Rousseau qu’elle n’aurait pas dû écrire comme elle l’a fait, et que lorsque l’on s’est faite violer : « On se débrouille ! ». Si Angot a eu le courage avant Rousseau de parler de son viol, de l’inceste, en 1999 dans son livre L’Inceste, il reste qu’aucune femme ne devrait avoir à se « débrouiller », et à respecter un certain comportement pour être une « bonne victime ». Angot poussait jusqu’à dire qu’on ne devait pas forcer les femmes à parler de leurs viols, qu’il fallait être forte et guérir seule. Il n’y a pas de bonne victime, ni de mauvaise d’ailleurs ; la victime forte qui a su survivre et rebondir n’est pas mieux que celle qui, fragile, a dépéri dans un silence finalement brisé sur Internet, avec un message posté pour raconter ce qui l’a marquée. Ce qui reste de bon dans le discours d’Angot, c’est qu’il est vrai qu’il ne faut pas pousser les femmes à parler si elles ne le veulent pas ; il faut être près d’elles, les soutenir et les écouter, les aider autant que l’on peut collectivement et individuellement lorsqu’elles sont prêtes à raconter. C’est pourquoi ce mouvement de résistance sur Internet est aussi important ; il y a là un nouveau moyen de témoigner, de dire que nous aussi, on est victime.

image de couverture : © Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ