Le mois de novembre est certes un des mois les plus déprimants de l’année, entre deux fêtes, pluvieux et gris, il n’en reste pas moins un mois fructueux en musique. Et notamment en musique française… Revenons donc, tous ensemble, sur les sorties musicales qui nous ont donné du baume au coeur.

Albums :

Etienne Daho – Blitz

2017 est-elle l’année de Daho ? C’est bien ce que semble nous confirmer Blitz, son dernier album écrit à Londres. Cet album est imprégné de la ville britannique.  Longtemps baptisé Canyon à l’état de projet, celui-ci est renommé Blitz à la suite des attentats qui ont eu lieu à Londres et du Brexit. Ce Blitz fait référence au bombardement éclair nazi qu’a connu l’Angleterre en 1940. Il renvoie aux angoisses et à la renaissance qui s’ensuit. Que contient alors l’album ? Un titre sorti en plein été torride Les flocons de l’été, un paradoxe poétique. Derrière ce jeu de saison se cache un événement plus sombre. Daho se livre sur son accident de l’été 2013, une opération qui a mal tourné et qui a failli lui coûter la vie. Ce passage obscur marque-t-il la renaissance de Daho ? Un nouveau tournant ? L’icône de la pop française propose un album radicalement différent des précédents. Blitz est rock, psyché, avec des airs de Bowie, du Velvet Underground, de Syd Barret, un son 60’s. On peut même percevoir une ambiance légèrement similaire à celle de Human Sadness de The Voidz (anciennement Julian Casablancas & The Voidz)  sur l’intro de Les flocons de l’été. Mais concentrons nous sur Syd Barret, une autre référence britannique et clef de l’album. Le titre Room  29 lui est dédié. Room 29 est l’appartement qu’habitait le membre fondateur de Pink Floyd à Londres. Syd Barret est un brûlé vif de la musique, véritable génie qui s’est perdu dans la folie durant les années 60. Un soir de grippe, Daho dévore la biographie de Syd Barret et découvre que le musicien habitait à deux pas de chez lui, dans cette room 29. Devenu pour lui un véritable lieu d’obsession, Etienne passe devant souvent. C’est lors d’un de ses nombreux passages qu’Etienne Daho rencontre Duggie Fields. Duggie Fields habitait l’appartement avec Barret à l’époque, et y vit toujours. L’artiste lui propose alors de visiter les lieux. Dans la chambre de Syd Barret, Daho est ému jusqu’aux larmes, il ressent « ce qui avait pu le (S.Barret) conduire à écrire ces chansons qu’il adore, mais aussi ce qui avait pu mener à cette désintégration si rapide » (cf interview Les Inrocks). L’immersion fut un déclic qui le poussa à écrire. Pourtant, ce ne sont pas les idoles passées de Daho qui l’ont amené à enregistrer cet album psyché mais bien les jeunes artistes d’aujourd’hui. Etienne Daho est une inspiration pour la jeune génération et cette génération est elle même une source d’inspiration du ponte : Unloved, Holy Waves, Froth, Moodoïd. Lui qui ne s’est jamais essayé au rock de peur d’être ridicule s’est laissé convaincre par la jeunesse. Blitz est une magnifique synthèse du passé et du présent, de ce qu’apporte le passé au présent et de ce que change le présent au passé.

Brigitte – Nues

Le groupe Brigitte se met à nu dans un troisième album délicat et émouvant. Fondé en 2007, Brigitte, c’est avant tout des mélodies rétros avec des voix veloutées charmantes, une certaine sensualité mais aussi une ode à la féminité. Les Brigitte sont aussi une esthétique avec des costumes à paillettes et des perruques donnant aux deux femmes des airs de divas. Mais dans leur troisième opus, sorti le 17 novembre dernier, Aurélie Saada et Sylvie Hoarau enlèvent les perruques pour se livrer à un exercice plus intime ; les mélodies discos, vintages sont remplacées par des mélodies au piano et des chansons plus intimistes. Brigitte décide de se montrer au naturel et ça lui réussit. Les morceaux sont plaisants dès la première écoute et même si le groupe visite des contrées qui lui étaient jusqu’alors inconnues, on reconnaît sa patte dans certains morceaux. Dans l’album, les deux artistes évoquent des thèmes plus intimes, douloureux, intérieurs : dans Carnivore, elles interprètent la plainte d’une femme implorant le retour de l’homme venant de la quitter et ne trouvant plus aucun repère sans lui ; dans Mon Intime Etranger, elles évoquent la blessure béante laissée par un père absent, et dans Le Goût du sel de tes larmes, elles nous livrent un morceau enchanteur dans lequel elles consolent une femme malheureuse, sorte d’écho à Palladium, le premier single de l’album. Mais les mélodies au piano ne font pas tout l’album : il y a aussi des chansons aux tonalités sucrées comme la Baby Doll de mon idole, morceau narrant les rêves déçus d’une femme réussissant à devenir l’amante d’une star de rock’n’roll, ou encore Zelda, rendant hommage à la torturée Zelda Fitzgerald, l’épouse de Scott, figure féministe. Par ailleurs, d’autres chansons aux thèmes plus variés sont présentes telles que La Morsure, vrai coup de cœur de cet album par ses accents orientaux mais aussi par sa sensualité et le thème qu’il traite : la difficulté que l’on peut éprouver à aimer après avoir été blessée. Brigitte se munit aussi de chansons inspirées du travail de Michel Berger ou de France Gall dans les années 1970 avec le très sympathique Sauver ma peau, entre autres. L’album Nues de Brigitte est donc une belle réussite par le tournant original que prend le groupe tout en ne perdant pas son identité. Le groupe sera en tournée pendant l’année 2018 pour les intéressé.e.s.

King Gizzard & The Lizard Wizard – Polygondwanaland

Le roi gésier et le lézard magicien déjà hyper actifs (9 albums de 2011 à 2016) avaient promis 5 albums en 2017. En novembre, le groupe originaire de Melbourne sort donc Polygondwanaland, le 4ème album de 2017. Coup génie ou bon coup de com, l’album est en téléchargement gratuit et est pressable en vinyle pour un euro symbolique chez une entreprise française, Diggers Factory. Musicalement, King Gizzard & The Lizard Wizard sont souvent associés à Tame Impala, à Pond ou à The Murlocs, frères de la scène rock psyché australienne, alors que les garçons se rapprochent plus des groupes garages américains tels que Thee Oh Sees ou Ty Segall. Les sept membres du groupe cultivent un côté brut, brouillon dans leurs albums. Les imperfections font le charme de leur production. Ils préfèrent qualifier leur musique d’expérimentale plutôt que de psychée. Mais il est bien difficile de définir le groupe. Il n’a cessé d’évoluer, d’expérimenter sur les 4 albums de cette année. Flying Microtonal Banana de l’album éponyme nous envoûte presque religieusement par des sonorités orientales. Murder Of The Universe est une histoire apocalyptique en trois chapitres avec une voix narrative (Leah Senior, pour les deux premières parties). Sketches of Brunswick East, quant lui, est un album collaboratif écrit avec le groupe américain Mild High Club. King Gizzard rencontre le calme envoûtant propre aux américains. L’album prend un tournant jazzy. Que penser alors de ce dernier album ? Les influences sont multiples et indéfinissables. Une synthèse peut-être de ce qu’ont pu faire les lézards précédemment : à la fois psyché, jazzy, progressif, oriental. On retrouve sur The Castle in the Air la voix de Leah Senior de Murder Of The Universe. L’album est introduit par un morceau imposant de dix minutes, Crumbling Castle, où la voix de Stu McKenzie et les mélodies se suivent, s’imbriquent. Construction bizarre, guitares presque celtiques, cultuelles. Le reste des morceaux fonctionnent par trio, trois histoires. Chaques chapitres s’enchainent, faisant de trois morceaux un unique tout. King Gizzard & The Lizard Wizard reviennent à l’origine du rock progressif et psyché. De longues sessions de musique à base d’improvisations où les titres duraient plus de dix minutes et ne formaient qu’un tout. Pourquoi présenter différents morceaux quand la musique n’est qu’une succession de thèmes liée par la même énergie ?

EP :

Vendredi sur mer – Marée basse

Un samedi soir, au détour des sous-sols du palais de Tokyo, une voix suave et envoûtante sous les néons mauves percute les murs de béton et la quarantaine de spectateurs intrigués. Vendredi sur Mer, alias Charline Mignot, photographe et chanteuse néophyte, présente son premier EP sorti le 24 novembre dernier par le biais d’une performance artistique dans le cadre de La Manutention, « programme de résidence dédié aux artistes performeurs ». Une danseuse toute de blanc vêtue accompagne la douceur des paroles de Vendredi sur Mer. Sensuelle dans L’amour avec toi, cosmique dans Lune est l’autre, nostalgique dans Les filles désir, mystérieuse dans La femme à la peau bleue, la chanteuse s’épanche sur les peines de coeur et de corps sur fond d’instrumentale électro-onirique. L’EP Marée basse marque les débuts plus que prometteurs d’une artiste et de son univers goût baiser salé.

Clips :

Feu! Chatterton – Souvenir

Deux ans après Ici le jour, Feu! Chatterton fait son retour avec un titre et un clip, Souvenir. Deux ans que ce fut long, deux ans avec trop peu de mélodies élégantes et de poésie pour traverser ces temps moroses. Feu! ce sont cinq garçons originaires de Paris qui mêlent rock et pop à la chanson à texte faisant sonner les mots. Pour comprendre la magie qui entoure le groupe, il suffit de s’intéresser à l’origine de leur nom. Chatterton provient du tableau du peintre anglais Henry Wallis La Mort de Chatterton. Le tableau représente le suicide à 17 ans du poète Thomas Chatterton. Le décor est posé, du romantisme. « Le passé qui nous hante est un jardin vivant. », telle est la phrase qui accompagne le clip rétro de Souvenir. Assurément romantique. Antoine Marie, le réalisateur, nous fait voyager de Venise à une plage azur, dans les souvenirs de l’histoire d’amour d’un couple, d’une histoire de vie. Du romantisme nous avons dit.

Shame – One Rizla

Les cinq londoniens maintenant l’énergie du rock anglais en vie ont sorti le clip de leur titre One Rizla. Shame n’a pas encore sorti d’album ou d’EP, c’est donc au compte goutte que nous découvrons les titres que le groupe joue sur scène. Si vous ne l’avez pas vu  en concert, vous avez loupé quelque chose. Shame est une bête de scène, un diamant brut porté par la voix puissante et punk de Charlie Steen. Dans One Rizla les jeunes anglais prennent possession d’une ferme, et y mettent un sacré bazar ! Un clip simple, avec de l’humour anglais mais aussi beaucoup d’autodérision et de modestie. À leur image.

Chilla – Balance ton porc

C’est un clip et un titre engagé que sort la rappeuse à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. La jeune femme n’en est pas à son premier essai puisqu’elle dénonce dans divers titres le machisme et les stéréotypes, notamment dans le rap. Avec Balance ton porc elle s’attaque aux violences, harcèlements sexistes et sexuels que subissent les femmes. Elle défend la parole des femmes et le hashtag Balance ton porc. Très lucide, Chilla nous liste des célébrités coupables de violences et de crimes sur des femmes. Ils font partie de notre quotidien, de notre culture. Nous érigeons aujourd’hui au rang d’icônes des hommes violents, pardonnant, oubliant au nom de l’art. Elle parle aussi des autres, de ceux que l’on  rencontre tous les jours, partout, sur les réseaux sociaux. Le clip de Balance ton porc débute par certains commentaires abjects que la rappeuse a reçu et qui ne se limitent pas aux « sales putes ». Mais avant de parler d’eux, elle évoque les invectives que reçoivent les femmes, de leur quotidien. Un rap énervé, un coup de gueule général contre le machisme, l’Etat, le contexte international et humanitaire catastrophique entre l’esclavage sexuel et la déportation des homosexuels.

La Playlist du mois :

image de couverture : © bash pour l’alter ego/apj