Dans le cadre de notre dossier sur la saison culturelle Paysages Bordeaux 2017, nous nous sommes rendus au FAB : épisode 2 de l’immersion dans la vie culturelle bordelaise « entre conservatisme et modernité ».

Le Festival international des arts de Bordeaux Métropole (FAB), né de la fusion des festivals “Des souris et des hommes” et “Novart”, présentait aux bordelais sa deuxième édition cette année. Pendant 3 semaines, 40 lieux ont été investis pour livrer plus de 33 spectacles dont 27 créations spéciales FAB ou premières françaises. Une programmation ambitieuse à l’image du Festival et de sa directrice Sylvie Violan.

Immersion au coeur du festival.

© David Reviriego pour L'Alter Ego/APJ
© Camille tinon pour L’Alter Ego/APJ

« #Paysages aux frontières », quand l’art est synonyme d’engagement

Le FAB, a cette année encore, choisi de s’engager en s’ancrant profondément dans l’actualité.

À travers  la thématique « paysages aux frontières », faisant écho à l’arrivée de la ligne grande vitesse reliant Bordeaux à Paris, mais aussi à une actualité dure et brûlante – la crise migratoire que l’Europe traverse, et la question du terrorisme – le FAB se veut engagé et engageant comme le confirme sa fondatrice et directrice, Sylvie Violan : 

Nous avons la volonté de proposer un festival autour de themas politisées et contemporaines : c’est le fil rouge de notre programmation. Je l’affirme et le revendique le FAB est un festival engagé ! Les artistes, sont toujours au coeur de l’actualité, nous ne pouvons pas en tant qu’acteur culturel fermer les yeux et rester indifférent.

Sylvie Violan, fondatrice et directrice du FAB

La programmation de cette seconde édition était surprenante et osée, comme avec Hospitalités de Massimo Furlan : un spectacle d’une troupe d’amateur fondée pour l’occasion qui ont théâtralisé l’expérience de l’accueil de migrants dans un village du pays-basque.

Une oeuvre inspirée de fait réels, puisque Massimo a lui-même réalisé cette expérience dans le village de Bastide Clairence, où il était invité en résidence. Avec la complicité de l’ancien maire Léopold Darritchaon et de l’actuel Francis Dagorret, il a proposé l’accueil d’une famille syrienne au sein du village.

Particulièrement intéressé par cette communauté de villageois, Massimo est alors allé à la rencontre de ceux-ci « qui ont tous été hospitaliers », précise-t-il, pour les pousser et les inviter à se rendre face à eux-mêmes. Face à leur désir d’accueillir les migrants, mais aussi face à leurs peurs.

Thérèse Urutty, actrice de l’oeuvre, ancienne agricultrice qui a encore du mal à croire à son talent et au succès de l’oeuvre résume humblement Hospitalités :

Ce que nous avons fait, c’est authentique. Même si leur culture est profondément différente, nous les avons accepté. Et, si c’était à refaire, je referais tout.

Thérèse Urutty, actrice pour Hospitalités

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© Hospitalites

De même que Kattina, actrice timide qui a fait ses premiers pas sur les planches grâce à Massimo et qui avoue en susurrant presque : « le théâtre a été un sacré combat contre moi-même et un engagement fort envers ceux qui m’ont fait confiance et le public. Mais c’est aussi le thème : l’hospitalité, un combat de tous les jours.  »

Dans la même thématique, le collectif libanais lZOUKAK THEATRE COMPANY a su dans The Jokers prendre position et exprimer avec force et inventivité leurs idées : en résulte une pièce unique et prenante. L’oeuvre entre ainsi en résonance avec les thèmes civiques libanais brûlant comme le terrorisme ou la condition des homosexuels et transgenres. Elle nous plonge dans les coulisses d’un spectacle où l’identité personnelle de l’artiste laisse place aux rôles incarnés avant de monter sur scène, livrant une profonde revendication au spectateur.

Il interroge des événements dramatiques et meurtriers : jusqu’où sommes-nous complices de ce qui se déroule devant nos yeux ?

© Marco Pinarelli
© Marco Pinarelli

Un festival qui investit l’espace urbain : l’art à la rencontre du public

Le FAB a su, comme l’a toujours voulu sa directrice, investir l’espace public en explorant les frontières géographiques et sociales, internationales et locales. Il invite aux véritables frontières de la métropoles bordelaise à travers les « Bal(l)ades aux confins » poussant alors le festivalier à se rendre dans les villes d’Ambès, Saint-Médard-en-Jalles ou encore Villenave d’Ornon.

J’utilise la métropole comme terrain de jeu pour se rapprocher des « non centre-villes »

Sylvie Violan

© Caméra Plume Production
© Caméra Plume Production

Toujours dans cette optique de démocratisation de l’art, le FAB proposait un grand nombre de spectacles et oeuvres gratuites, ouvertes à tous au coeur de la ville (cette- fois-ci).

C’était le cas pour l’ouverture du festival avec l’installation éphémère de Luzinterruptus – « El plastico con el que vivimos », qui couvre la façade de l’ancien Virgin Mega-store place Gambetta à Bordeaux de sac plastiques usagés illuminés pour interroger sur l’usage intensif du plastique.

Plusieurs représentations, telles que « Un Hueco en la Cuidad » (un trou dans la ville) de la troupe colombienne Dérézo ou A String Section – Reckless Sleepers ont aussi eu lieu dans divers lieux de Bordeaux, permettant au métropolitain de profiter quelques instants de l’art de scène, souvent perçu comme coûteux et élitiste.

Enfin pour la clotûre du festival, la compagnie Carabosse a proposé à l’ensemble des habitants de la métropole de magnifiques installations de « feux poétiques et spectaculaires » l’espace d’une soirée.

© David Reviriego pour L'Alter Ego/APJ
© camille tinon pour L’Alter Ego/APJ

Interdiction du QG, spectacles annulés ou délocalisés : jusqu’où peut aller l’art urbain en État d’urgence ?

Cependant, malgré les efforts de démocratisation et de diversification de la programmation, le FAB se heurte parfois à un mur. Prônant l’art urbain qui investit et s’approprie la ville, l’organisation a été forcée d’admettre que sur quelques spectacles, la réception n’a pas été celle attendue.

En effet le QG, lieu de rencontre et de fête qui devait permettre aux festivaliers mais aussi à n’importe quel intéressé de venir danser, se restaurer, ou tout simplement venir admirer la scénographie et l’ambiance FAB, devait investir le temps de 3 semaines le Hangar 24, hangar désaffecté et en projet de destruction qui avait été mis aux normes et aménagé pour l’occasion.

Mais surprise, 2h avant l’ouverture du festival, l’organisation apprend que la mairie leur refuse l’ouverture de ce fameux QG : la commission sécurité de la ville estime qu’il n’est pas aux normes.

Quelques longues minutes de panique et agitations plus tard, le QG investit l’IBOAT (une péniche-boite de nuit bordelaise au bord du bassin à flot), prise de court.

Les festivaliers agacés ne comprennent pas, tout comme l’organisation qui avait oeuvré des jours entiers pour offrir un vaste et beau QG.

Selon des sources à l’Hôtel de Ville: « officieusement, le dossier QG FAB aurait été oublié sur un coin de bureau » ce qui expliquerait la décision tardive et précipitée.

Même son de cloche pour l’oeuvre de Luzinterruptus, théoriquement prévu au sein du Palais Rohan, qui fût délocalisé, par peur de dégradation du palais du maire.

© David Reviriego pour L'Alter Ego/APJ
© camille tinon pour L’Alter Ego/APJ

À ce sujet, la directrice du FAB ne manque pas, elle aussi de s’agacer « Oui, il y a eu des problèmes de sécurité, notamment concernant la sécurité incendie. Mais n’oublions pas que nous sommes en plein État d’urgence », même si elle reste optimiste et exigeante concernant la place de l’art à Bordeaux : « Je reste confiante et combative, le FAB occupe, l’espace de quelques semaines, une grande place dans l’espace public, (ndlr : 1 spectacle sur 2 a lieu dans l’espace public) dans une ville qui n’y est pas habitué. » Là réside le paradoxe : arriver à produire des oeuvres en toute sécurité tout en permettant aux artistes et au public de s’approprier l’espace urbain.

Un festival ambitieux au succès mérité

Malgré tout, il faut le souligner : pour sa deuxième édition, le FAB a su remplir les salles et convaincre en nombre le public. Pendant 21 jours, le festival a accueilli près de 80 000 personnes dans 40 lieux de la métropole.

Un total de 33 spectacles pour 142 représentations dont 70 dans l’espace public.

Ambitieux et engagé, le FAB sonne comme un cri aigu dans le paysage culturel bordelais : un cri pour tendre vers toujours plus d’art de la scène, et d’oeuvres dans l’espace public. Un cri pour une démocratisation sociale et géographique de l’art qui, très souvent tourné sur lui-même s’enferme dans ses lubies et s’adresse à un public déjà conquis.

Le FAB fait donc exception dans la métropole bordelaise, quand d’autres préfèrent rester par confort, dans le centre bordelais, fermant la porte de l’Art à un public qui ne demande qu’à en voir.

Il nous faudra maintenant patienter une année de plus pour la troisième édition du FAB qui se déroulera du 6 au 24 octobre 2018.

En oubliant pas d’ici là d’aller voir les spectacles au carré-colonnes, maison mère du FAB : http://www.carrecolonnes.fr/calendrier/index.cfm

image de couverture : © camille tinon pour l’alter ego/apj