Nos journalistes et photographes ont vécu cet été pour vous la saison culturelle bordelaise « Paysages Bordeaux 2017. » qui s’est terminée il y a tout juste un mois. Immersion dans l’Épisode 1 de notre dossier spécial : “La culture à Bordeaux : entre modernité et conservatisme

Thomas Samson
© Thomas Samson

Il y a quelques jours s’est achevée la saison culturelle bordelaise appelée Paysages Bordeaux 2017. Une saison qui a duré cinq mois et mobilisé de nombreux acteurs culturels. J’ai donc été à la rencontre du créateur de cette saison, Fabien Robert, adjoint au maire en charge de la culture et du patrimoine. Nous avons parlé saison, politique culturelle mais aussi politique nationale et ambitions personnelles avec celui que ses détracteurs appellent « le dictateur culturel ». Sans aucune complaisance, et avec toute objectivité, voici le contenu de notre échange : rencontre avec le chef d’orchestre de la culture bordelaise.

La LGV, est-elle un prétexte pour impulser une nouvelle politique culturelle à Bordeaux ?

Fabien Robert : « La LGV, c’est plutôt un prétexte pour fédérer et lancer une saison culturelle. La politique culturelle quant à elle, est en route depuis 2014. Bordeaux est une grande ville d’art, de lettres et de culture depuis des siècles. Et cela s’incarne par un patrimoine immobilier.

En 2014, Alain Juppé a voulu que l’on renouvelle notre politique culturelle. Et aujourd’hui, il n’y a aucune grande ville qui ne réussit sa transformation sans politique culturelle. Chaque ville adopte alors son cheminement propre, en suivant son ADN. La saison culturelle est un outil de politique culturelle. Cependant, je tiens à préciser qu’il n’y a pas de politique culturelle sans artiste. La politique culturelle, ce sont les artistes qui la font !

Mais, « je confirme que la saison culturelle ne se reproduira pas l’année prochaine. Quand l’exceptionnel devient permanent ce n’est plus exceptionnel ! ». »

Concernant le budget de Paysages Bordeaux 2017 : il concentre 120 acteurs culturels, 21 communes soit. Mais quel est le véritable budget, et surtout la part dédiée à la communication et à la création ?

F.R. : « Le détail du budget est compliqué, mais il est public et se trouve dans les délibérations qui ont été votées durant le conseil municipal. Pour vous résumer, on a souhaité s’appuyer sur l’existant. Il y a donc des manifestations reconduites : L’Agora, Ocean Climax ou encore Bordeaux Open Air.

Cependant, la saison bénéficie cette année d’une subvention nouvelle ou rehaussée de la part de la métropole.

Enfin, j’entends certains dire que l’événement coûte 6 millions d’euros et que la part dédiée à la communication est énorme. C’est faux ! Ce budget, il était quasiment dans sa totalité déjà  inscrit dans les dépenses, nous l’avons simplement réorganisé. Cela fait deux ans que l’on économise et reporte certains travaux urbains moins prioritaires. Puis, on l’a consolidé de 1,5 million d’euros.

Concernant la communication, encore une fois, je dis attention ! 300 000 euros de budget en communication c’est seulement 5 % du budget global. C’est très peu, la communication d’habitude c’est 10 % dans une saison de cette ampleur. »

Vincent Feltesse, élu PS au conseil municipal, vous accuse dans un billet publié fin août d’être responsable de la baisse de fréquentation des musées bordelais ainsi que d’une mauvaise gestion des dossiers sensibles comme celui de l’opéra ou de la base sous marine. Qu’avez-vous à lui répondre ?

Cité du Vin qui rit, Base sous-marine qui pleure. Où en est la culture à Bordeaux ?

F.R. : « Premièrement, je ne souhaite pas répondre à Vincent Feltesse. Et quant aux chiffres de la fréquentation, Vincent Feltese les manipule ! Sur dix ans ces derniers sont très clairs, la fréquentation augmente. Seulement cet été, elle a augmenté de 10 %. Alors, quand j’entends que la fréquentation des musées et lieux culturels bordelais est en baisse : c’est malhonnête ! La tendance est haussière, et je vous l’ai prouvé à travers mon billet.

Vérités d’été

Pour l’Opéra, demandez-lui combien de fois il a été présent au conseil d’administration de celui dont il est membre : Zéro fois ! C’est un petit conseil, nous sommes 8, il est le seul membre de l’opposition et il n’est pas venu une fois, et le pire c’est qu’il n’a aucune excuse. Alors, quand on fait de la culture son cheval de bataille : cela relativise son intérêt pour l’Opéra – qui devient intéressant que quand il y a des problèmes.

La culture devient intéressante pour l’opposition que quand elle pose des problèmes !

Concernant l’Opéra, j’assume la part colossale qu’il occupe dans le budget culturel de la ville. Un petit opéra cela n’existe pas, et produire une pièce coûte très cher ! L’opéra est un art très coûteux il est donc tout à fait normal que l’Opéra de Bordeaux, comme la plupart des opéras européens, connaisse une crise. Il faut le savoir, l’État a baissé drastiquement les aides consacrées aux collectivités locales depuis 2014. Or à Bordeaux, on a fait le choix de ne pas sacrifier la culture, ce qui n’est pas le cas partout.

La situation économique de l’Opéra était déjà délicate, rajoutez à cela un changement dans sa direction, et voilà d’où vient la crise de  l’Opéra à Bordeaux. Avoir un opéra c’est une chance. Après l’Opéra Garnier, notre opéra est le plus grand opéra de France ! C’est un élément emblématique de la culture bordelaise, comme le festival de Cannes ! Je suis allé ces dernières semaines à la rencontre des acteurs culturels, pour la plupart inclus dans la saison et leur ai demandé leur avis. Certains ont salué la mesure, tandis que d’autre sont critiques. Ils accusent même la mairie de s’accaparer des projets culturels déjà existants comme l’Été métropolitain, le FAB (1), le FIFIB (2) ou bien Climax Festival. De là à parler de récupération politique, il n’y a qu’un pas, que certains acteurs ont franchi. »

Que répondez-vous à ces critiques ?

F.R. : « Si la mairie n’avait pas intégré à la saison les projets déjà existants, on nous aurait accusés de ne pas s’appuyer sur les territoires et de venir imposer un projet ne reposant pas sur la réalité. Il faut savoir, que quel que soit le projet que l’on retient, il y aura des critiques. Vous savez, si on ne veut pas de critiques on ne fait pas de la politique, on fait de l’humanitaire ou autre chose. Il existe un proverbe que j’aime beaucoup qui dit : « Homme sans critique, homme sans valeur ».

Chaque festival ou action culturelle a déjà une identité que l’on ne veut en aucun cas écraser. La saison culturelle est une plus-value. Elle vient notamment en renfort à la communication : une couverture presse élargie, une identité visuelle commune, etc. Puis, permettez-moi de rappeler qu’il y a eu beaucoup d’invitations et cartes blanches ! »

© Camille Tinon
© Camille Tinon pour L’Alter ego/apj

Toujours côté critique, d’autres opérateurs culturels ont qualifié le projet de « projet de com ». C’est le cas d’un des fondateurs d’un collectif de musique électronique implanté et reconnu au sein de la métropole qui a qualifié la saison de « communication dans un but de récupération politique », l’équipe dirigeante de relâche « d’un projet 100 % com, du pur réchauffé », ou encore Vincent Feltese qui vous accuse « d’instrumentaliser la culture » et même de demander des comptes aux acteurs culturels qui critiqueraient cette saison.Êtes-vous un dictateur de la politique culturelle bordelaise ?

F.R. : « À mes détracteurs, je leur réponds : « Ouvrez les yeux et venez avec moi aux événements culturels. ». J’ai connu Bordeaux avec les façades noires et des envies de rien. Aujourd’hui les jeunes qui critiquent l’événement n’ont vu que le nouveau Bordeaux qui se réveille. Il faut qu’ils se rendent compte que quelque chose se passe, et surtout qu’ils ne croient pas que le patrimoine c’est du passé. Le patrimoine, c’est intemporel.

Et quand on me dit que le projet est un « projet de com », cela me fait sourire. On n’a pas d’agence de com, mais oui on fait de la communication, si on veut que le public vienne bien évidemment qu’il faut communiquer !

Enfin, pour beaucoup de collectifs, on leur fait confiance à travers des actions d’aides et de soutien de la ville, financières et matérielles, on leur confie la gestion des scènes de la fête de la musique, on leur prête des emplacements municipaux… C’est grâce à cela qu’ils vivent ! Alors quand j’entends ces critiques… »

Revenons à la communication. Vous avez fait appel à un cabinet de relations presse parisien, en l’occurrence Claudine Colin Communication. Pourquoi ?

F.R. : « Il faut savoir que la communication est gérée exclusivement par le service communication de la métropole en partenariat avec le designer graphique Rudy Bord. Quant au cabinet Claudine Colin, il travaille avec nous toute l’année, et a gagné l’appel à projet pour 3 ans jusqu’à la fin de l’année. Pour cette année, on lui a demandé de s’occuper tout simplement de la saison culturelle. »

Toujours à la rencontre, mais cette fois-ci du public bordelais. Je leur ai demandé de qualifier en un mot, cette fois-ci, la politique culturelle de la ville.  Les mots qui sont le plus ressortis sont : « Old School  / conservatrice / ambitieuse / à la traîne / élitiste / très calme / réticente au changement ».En sachant que cette saison culturelle ne sera pas renouvelée l’année prochaine, et que plus de 20 % du portefeuille culture de la ville est uniquement consacré à l’Opéra National (Le grand théâtre de Bordeaux), ces critiques ne sont-elles pas justifiées ?

F.R. : « Vu les qualificatifs que j’entends, vous ne devez pas aller aux mêmes endroits que moi ! Puis, je ne pense pas que ces gens-là se rendent compte que c’est la politique culturelle de la mairie qui les finance, c’est paradoxal ! Concernant l’Opéra, le budget n’est pas colossal, il est normal. Demandez à Lille ce que leur pèse Lille 3000, c’est la moitié de leur budget culturel, demandez à Montpellier ce que pèse leur opéra dans leur budget culturel. La musique coûte beaucoup d’argent, car il y a beaucoup de collectifs.

© Libre de droit
Opéra national de bordeaux – Libre de droit

Bordeaux a un patrimoine matériel et immatériel, nous sommes la ville de la littérature, la ville de la musique (Noir désir, Odezenne), et des domaines explosent tels que la musique électro, la bande-dessinée ou encore le cinéma… En comparaison, Nantes décline, Lille aussi, alors que Bordeaux connaît une effervescence concernant le cinéma. J’entendais encore ce matin un producteur qui me disait qu’il allait sûrement se passer à Bordeaux ce qu’il ne s’est jamais passé ailleurs. »

Réaction à une phrase entendue par un jeune homme qui était dans le public d’un DJ set de Bordeaux Open Air : « Fabien Robert est dynamique et ambitieux, mais Alain Juppé est bien trop froid et réticent au changement. En 2020, la fin de l’ère Juppé, cela va nous faire perdre nos fondations mais libérer la création. » Vous adhérez ?

F.R. : « Je n’adhère pas du tout ! Je suis ambitieux pour ma ville et la culture, mais ce que je vois aujourd’hui, c’est qu’un adjoint ne fait rien sans la confiance total de son maire. Alain Juppé est un homme de lettres, passionné et pudique. Et je lui rends grâce d’être ainsi et non pas exubérant comme tant d’autres politiques. Il a une appétence réelle et profonde pour la culture.

Le maire me fait confiance, et il me donne carte blanche, comme il donne carte blanche aux autres adjoints. Il délègue beaucoup, et le meilleur signe est que le budget culturel de la ville est stable ou en augmentation ces dernières années. »

Bordeaux est-elle en retard culturellement par rapport à Lille, Nantes et Toulouse, des villes historiquement à gauche ? Est-il alors compliqué de mener une véritable politique culturelle dans une ville et métropole de droite ?

F.R. : « Il y a une manière de faire de la politique à Lille ou à Nantes qui est un peu datée. Ces villes, historiquement culturelles, sont en train de décliner. C’est maintenant au tour de Bordeaux, il faut l’accepter.

Quant au clivage droite/gauche, il n’a pas lieu d’être dans le domaine de la culture. La gauche a longtemps pensé – et c’est encore le cas aujourd’hui – qu’elle détenait le monopole de la culture. Je vous invite alors à regarder l’histoire : le ministère de la Culture a été fondé par un gaulliste, André Malraux, la droite donc. Puis développé par Lang, un homme de gauche : l’équilibre est respecté. Et, je suis peiné quand des personnalités de gauche se permettent de faire de grandes leçons moralisatrices sur la culture.

Ce qui fait la force d’un ministre de la Culture, c’est son lien avec le président de la République. Sarkozy n’avait aucun intérêt pour la culture, et Hollande guère plus. L’ancien Président a baissé le budget du ministère comme aucun autre. Ces deux présidents ont maintenant plus que des ennemis dans le milieu culturel. Moi, je suis un centriste, mais je reste persuadé que c’est une question de personne, d’appétence et de volonté, et en aucun cas de couleur politique. Cette grille de lecture est dépassée. »

Dans le contexte actuel de réduction budgétaire locale et nationale, la culture reste-elle pour Bordeaux une priorité ?

F.R. : « La culture n’est pas affichée comme une priorité de la mairie. Le premier budget de la ville est l’éducation et le deuxième est la culture. Pour autant, il faut faire attention entre le discours et les actes. À titre d’exemple, l’urbanisme et le tourisme, c’est du budget privé.

On met 75 millions dans la culture et beaucoup moins dans l’urbanisme. Je ne suis pas partisan d’opposer ou comparer les politiques entre elles, mais c’est vrai que c’est une politique majeure. Majeure de part son rendu budgétaire, nos actions quotidiennes, et ce qu’est le maire lui-même (sic un homme de culture). On prouve ainsi que nous accordons une importance à la culture. N’oublions pas que nous sommes la ville des Lumières. »

Et, en dehors de la saison culturelle qui vient de s’achever, quels sont les projets culturels de la ville ?

F.R. : « Il y en a plein et ils sont inscrits dans le document d’orientation culturelle voté au conseil municipal, que j’invite chacun à  consulter. Mais pour vous résumer, il y a d’abord des grands chantiers de rénovation : le Muséum qui rouvrira en 2018, la rénovation de la bourse du travail, la flèche de l’église St Michel, le Maad (Musée des arts décoratifs et du design) et la Rock School Barbey, dont on étudie la rénovation. Puis des constructions : la nouvelle salle de concert Arena financée par la métropole qui ouvre en janvier, la MECA portée par la région, ou encore le point Simone Veil, un espace public qui servira de lieu cultuel aussi.

Puis il faut accélérer le développement des filières structurantes : arts visuel, BD, cinéma, images, et les arts de la scène surtout. Je l’admets, nous ne sommes pas au niveau concernant l’art de la scène, et une étude est en cours pour renforcer ces derniers au sein de la métropole. »

Passons politique nationale maintenant : le gouvernement a confirmé l’instauration prochain d’un Pass culture, un bon d’achat de 500 euros que chaque jeune se verra offrir à ses 18 ans. Selon vous, est-ce une bonne mesure ?

F.R. : « Le Pass Culture est une bonne mesure mais il ne remplacera pas une véritable politique culturelle. On a longtemps cru que mettre des musées dans des régions suffirait à attirer le public. Non ! Il faut faire de la médiation. Donnez 500 euros à un jeune ne suffit pas, si la médiation derrière n’est pas faite.

libre de droit
libre de droit

Et je vous l’avoue, la priorité des gouvernements qui se sont succédés ne semblait pas être la culture : un budget réduit et des ministres effacés qui n’ont aucun poids politique. Il faut un vrai ministère de la Culture incitatif, garant d’une juste répartition budgétaire sur l’ensemble du territoire. »

Enfin, projetons-nous un peu. Nous voici en 2020, aux prochaines élections municipales. Imaginons qu’Alain Juppé ne se représente pas. Si cette hypothèse s’avère vrai, vous présenterez-vous pour prendre sa succession ?

F.R. : « Tout d’abord, je ne sais pas si Alain Juppé ne se représentera pas. Mais il n’est pas temps de réfléchir à tout ça, je travaille intensément. Je parle pour lui, pour elle (ndlr Virginie Calmels), et pour tous les autres : nos concitoyens ne veulent pas en entendre parler. Et entre nous, ce n’est pas pour cela que je ne me rase plus (rires). (ndlr en référence à la pilosité d’Emmanuel Macron). Pour autant, je me sens proche et satisfait de l’action du gouvernement actuel, c’est vrai, mais en ce moment je suis focalisé sur mon travail. »

(1) FAB : Festival International des Arts de Bordeaux Métropole : nous y étions et un article va paraître très prochainement, patience…

(2) FIFIB : Festival International des Films Indépendants de Bordeaux : même chose, stay tuned !

image de couverture : © Camille Tinon pour L’alter Ego/APJ