Le 18 mars 2018, la Russie organise son élection présidentielle. Vladimir Poutine a de fortes chances de rempiler pour un quatrième mandat, et bien qu’il ne l’ait pas encore annoncée, sa candidature ainsi que sa reconduction à la tête du Kremlin ne font aucun doute. La Russie est toutefois légèrement secouée par des contestations, incarnées par Alexeï Navalny et par la déclaration de nouvelles candidatures comme celle de Ksenia Sobtchak.

SOCHI, RUSSIA - OCTOBER 19, 2017: Russia's President Vladimir Putin gestures at a plenary session titled "The World of the Future: Moving Through Conflict to Cooperation" as part of the 14th annual meeting of the Valdai Discussion Club in Sochi. Mikhail Metzel/TASS (Photo by Mikhail MetzelTASS via Getty Images)
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Alexeï Navalny, l’opposant qui fait du bruit

Alexeï Navalny, 41 ans  est un  avocat et homme politique russe. Il est célèbre pour être le créateur du blog Navalny et du site Rospil dans lesquels il dénonce des faits de corruption en Russie. Ce combat contre la corruption, si cher à Nalvany, est poursuivi en 2011 avec la création de la Fondation anti-corruption.  Il est  l’un des plus fervents opposants à Vladimir Poutine. Alexeï Navalny sort vraiment de l’ombre en 2011 lorsqu’il qualifie le parti Russie Unie de Poutine comme celui des « escrocs et des voleurs ». Cette même année, il appelle à la mobilisation contre Poutine et en décembre, il organise une manifestation qui réunit 120 000 personnes d’après le mouvement de Navalny. L’homme luttant contre la corruption est donc depuis plusieurs années une figure relativement importante en Russie dans la lutte contre le pouvoir en place. Il est sujet à une censure constante et est très peu relayé par les médias russes. Il s’exprime donc majoritairement par l’intermédiaire des plateformes internet dont il est le créateur ou alors par vidéos YouTube. Toujours présent sur la scène politique depuis lors, c’est en mars dernier  qu’il refait parler lui à l’international.

Le 2 mars 2017, Alexeï Navalny sort une vidéo sur la chaîne YouTube de la Fondation contre la Corruption. Cette vidéo intitulée « Don’t Call him Dimon » dénonce Dmitri Medvedev, le Premier ministre, chef du parti Russie Unie et binôme de Vladimir Poutine, sur des faits de corruption gravissimes tels que le dépôt d’argent sur des comptes offshore, l’achat de yacht et des pots-de-vin lui ayant été versés par des oligarques russe et notamment par des industriels du gaz et de l’immobilier. Cette vidéo fait un bruit retentissant et Dmitri Medvedev, une personnalité appréciée et vue comme incorruptible chez certains russes, apparaît sous son vrai jour : celui d’un homme friand de pots de vin. A la suite de cette vidéo ayant fait plus de 25 millions de vue, des contestations sont organisées dans toute la Russie. A Moscou, le 26 mars,  7 000 personnes manifestent et s’insurgent contre la corruption et le gouvernement en place. Une lourde répression est par ailleurs organisée et Alexeï Navalny est emprisonné.

Quelques mois plus tôt en décembre 2016, il annonce sa candidature à la présidentielle de 2018. Cette dernière est rejetée en juin 2017 par la commission électorale centrale en raison de sa condamnation à cinq ans de prison avec sursis en 2013 pour des faits de détournements de fonds d’une société forestière. Ce procès avait au passage fait grand bruit à l’époque, dénoncé par l’Union Européenne et les Etats-Unis comme un procès politique.  Ce refus est vu comme inadmissible du côté de l’équipe de Navalny qui persiste et décide de porter tout de même leur leader comme candidat à la présidentielle. Il alterne alors entre meetings et séjours en prison pour organisation de rassemblements non autorisés. Le 29 septembre, l’opposant jouissant d’une renommée à travers tout le pays est cueilli par la police à Nijni Novgorod. Mais ce n’est pas pour autant que Navalny renonce à s’insurger contre Poutine. De sa prison, il appelle à une manifestation symbolique le jour du 65eme anniversaire du président russe. Ainsi, le  7 octobre, plusieurs manifestants se réunissent dans plusieurs villes de Russie pour faire entendre leur mécontentement. Mais la mobilisation s’est essoufflée, et le nombre de manifestants est nettement plus faible qu’au printemps. Cette baisse  peut s’expliquer par le fait qu’en mars, Alexeï Navalny appelait à manifester contre la corruption, tandis qu’ici la mobilisation est construite autour de sa personne et de sa candidature.

Si sa candidature n’est pas acceptée, ce qui a plus de chances d’arriver que le contraire, Alexeï Navalny s’engage à appeler au boycott des élections.

Ksenia Sobtchak : réelle opposante ou marionnette du Kremlin ?

Le 18 octobre dernier, Ksenia Sobtchak annonce sa candidature officielle à la présidence. Fille du mentor de Poutine, femme d’affaires, journaliste de mode  et star d’une émission de téléréalité des années 2000, elle est vue comme une « It girl russe » et incarne durant la décennie la jeunesse dorée du pays. Depuis les années 2010, elle essaie de s’émanciper de cette image qui lui colle à la peau. Elle se lance dans le journalisme en animant des débats sur la chaîne « Dojd » (« pluie » en russe)  mais aussi dans l’action politique : en 2011 elle se joint à Navalny et à la contestation en devenant l’un de ses soutiens et en descendant dans la rue. La rupture avec Poutine est donc en apparence consommée. Son slogan « contre tous » et son programme libéral ouvert sur l’Europe montrent bien cette volonté de contrer Vladimir Poutine. Elle tend à s’adresser aux personnes qui sont lassées de la vie politique russe et qui ne se retrouvent en aucun candidat à la présidence.

PARIS, FRANCE - JANUARY 25: Ksenia Sobtchak attends the Giambattista Valli Haute Couture Spring Summer 2016 show as part of Paris Fashion Week on January 25, 2016 in Paris, France. (Photo by Antonio de Moraes Barros Filho/WireImage)
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Pourtant il ne faut pas s’y tromper : si cette candidature paraît sérieuse, elle soulève néanmoins des questions. La candidate  Ksenia Sobtchak est dépeinte par nombre d’observateurs comme un pion du Kremlin pour réussir à donner à l’élection un semblant d’apparence démocratique. Sobtchak essaie de contrer ces observations en stipulant dans la vidéo où elle annonce sa candidature que ce choix est « autonome et réfléchi ». Néanmoins son projet de candidature reste décrié comme étant lié au Kremlin. En représentant une opposition incarnée par une femme, jeune et défendant Navalny, Ksenia Sobtchak permet au Kremlin de s’approprier une image démocratique. Pour se défendre de ces postulats Ksenia Sobtchak se qualifie d’ »indépendante », mais ses propos sont peu convaincants car en Russie, il est extrêmement difficile – voir quasiment impossible – d’exister sans l’accord de Poutine. Récupérer les signatures et surtout avoir une visibilité des médias nécessite l’aval de l’administration Poutine, sans quoi cela aurait été impossible. Navalny par exemple, qui n’est pas apprécié du Kremlin, ne dispose pas d’un accès aux médias comparable à celui de Sobtchak. Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que le Kremlin place un semblant d’opposition dans ses élections. En 2012, l’oligarque russe Mikhail Prokhorov avait aussi servi  d’apparat au Kremlin et s’était hissé à la troisième place des élections.

La candidature de Ksenia Sobtchak donne à l’élection russe des allures  de show, de spectacle immense et la détourne de son vrai fondement. Le fait qu’une ancienne it girl et candidate de télé-réalité, sans doute placée comme un pion par le Kremlin,  se présente à la présidentielle fait plus glousser qu’autre chose. Ksenia Sobtchak ne semble pas même être vue comme une candidate crédible à cette élection par les russes eux-mêmes : lundi 16 octobre, un sondage du centre indépendant Levada posait la question « quelle femme pourrait être candidate à la présidentielle ? », et Sobtchak n’y obtenait que 0.4% des suffrages. De plus, 60% des russes ont une mauvaise opinion de la fille de l’ex-maire de Saint-Pétersbourg : elle semble donc mal partie pour la présidence.

Cette candidature est aussi vue comme une illustration des propos de Navalny qui appelle à boycotter une élection présidentielle de plus en plus artificielle. Avec la campagne d’une candidate perçue comme peu crédible, les propos de Navalny risquent de résonner et de trouver un écho lors du suffrage auprès de russes.

Cette élection se présente donc comme déjà jouée : entre l’interdiction pour un opposant de se présenter à l’élection tandis qu’il récolte des soutiens importants notamment auprès de la jeunesse, et la déclaration d’une candidate perçue comme un pantin du Kremlin, le scrutin ne laisse place à aucun suspens. Si Vladimir Poutine ne s’est pas encore officiellement déclaré candidat, il a néanmoins jusqu’à décembre pour le faire, et il agit déjà en tant que tel, à l’instar de son action le 7 octobre. Contrairement aux autres années où il était vu jouant au golf, Vladimir Poutine a convoqué pour son anniversaire un conseil donnant l’image d’un président calme face au désordre des manifestations. S’il déclare sa candidature, il ne fait aucun doute que Vladimir Poutine sera le prochain président de la Russie au vu de la conjoncture : une opposition quasi inexistante dans les médias, une politique de propagande importante, ainsi que la déclaration de candidats perçus comme peu crédibles à l’image de Ksenia Sobtchak.

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Image À LA UNE : Peter Kovalev\TASS via Getty Images