Après 6 années dédiées aux Casseurs Flowters, à son 1er film ou à la série Bloqués, Orelsan revient aux fondamentaux avec un 3ème opus solo.

maitre_gims_stromae_nekfeu_-_orelsan_balance_la_tracklist_de_son_album_-_mozilla_firefox
Pochette album « La fête est finie »

– Quelle histoire est ce que vous racontez dans La fête est finie ?

– La fête est finie parle beaucoup de changements de statuts, de passer à un autre âge, de se mettre en couple, de désillusion (…) ça parle beaucoup d’amour aussi

détaillait vendredi matin le rappeur au micro d’Augustin Trapenard sur France Inter, dans le cadre de l’émission Boomerang

Orelsan compte donc nous parler d’amour, l’unique, le vrai, celui avec un grand A, signe que l’optimisme est peut-être enfin de mise. Signe aussi que les années passées laissent place à une maturité grandissante et inéluctable à 35 ans révolus. Elle paraît alors lointaine l’époque de « Perdu d’avance », celle rythmée par les histoires d’amour post-adolescentes bancales et foireuses, celle des Playstation 2, des joggings larges et autres maillots du SM Caen saison 2007/2008 arborés fièrement sur les épaules d’Orel. Le temps a filé à une vitesse telle que même le lapin blanc du clip Changement, pourtant spécialiste en la matière, ne s’y était pas préparé.

Susciter l’attente, c’est aussi titiller les imaginations alors forcément, il peut y avoir des déceptions. Ce risque, La fête est finie l’a frôlé. Tout d’abord par un engouement extraordinaire depuis la sortie du clip Basique alimentant des espérances peut être un peu trop élevées, mais surtout par l’originalité d’un album surprenant par ses choix musicaux et envoûtant là où on ne l’attendait pas.

Critique d’un opus qui déconcerte.

« T’étais un jeune cool, maintenant t’es un oncle bizarre »

Les premières notes de l’album sont celles de San. Six ans après, Raelsan a bien changé. Si l’instrumental et le flow ne dénotent malheureusement pas beaucoup diront certains par rapport aux albums précédents, les paroles marquent une véritable rupture. Orelsan n’a « jamais été aussi perdu », et du coup nous non plus. Avec cette ambiance familière à nos oreilles, comme pour nous rassurer, il se révèle plus calme, moins cinglant, véritablement assagit. Fini l’ego-trip, sans doute fini les polémiques, les trente cinq ans ont peut être été un déclic.

Ce changement est confirmé par La fête est finie, chanson éponyme de l’album. Le chanteur y fait le constat, teinté de regret, de sa nouvelle maturité, de sa jeunesse, de ses soirées, de ses abus passés. Après avoir lancé l’inquiétant : « Orelsan part trois, le dernier volet de la saga », plus qu’un dernier album, ces premières chansons semblent annoncer un tournant dans sa carrière dont il dit finalement être « à peine à la fin du début ». La fin est celle de sa longue adolescence.

En douceur donc, dans un univers où ses fans ont l’habitude de l’entendre, il nous avertit qu’il n’est plus le « jeune cool » qu’il était. En plus de retrouver un style convenu et des paroles moins claquantes qu’avant, on s’attend alors à un album calme et on redoute de rester sur notre faim.

« Parce que vous êtes trop cons »

Comme pour prévenir cette déception, les notes déjà entendues maintes fois de Basique viennent reposer les bases. Ce morceau qui avait servi, avec un clip très réussi, de teaser à la sortie de l’album remet en scène le rappeur dans toute sa lucidité et son engagement contre les dérives de la société. Loin d’être la réussite de l’album, avec une musique et des paroles d’une étonnante (décevante ?) simplicité, elle rassure et ouvre finalement la voie à un peu de violence et de punchlines comme on les aimes. Tout va bien, nous dit d’ailleurs le chanteur pendant près de quatre minutes, comme pour introduire le délicieux Défaite de famille. Et vraiment, après avoir écouté ce morceau, on se sent cons d’avoir cru qu’Orelsan ne taperait plus sur personne. Il chante son dégoût des repas de famille et tous ses proches y passent. De l’oncle raciste, aux parents un peu lourds en passant par les cousins éloignés un peu trop éloignés, la famille décrite pourrait être n’importe quelle famille de « classe moyenne, moyennement classe » ce qui fait de ce titre une vraie réussite. Seule sa grand mère est épargnée, elle qui avait été le troisième membre de Casseurs Flowters le temps d’une chanson. La seule donc qui ne risque pas de détester Orelsan autant qu’il déteste les repas de famille. Mais de l’extérieur, nous on l’adore !

« Je croyais pas en l’amour avant de le voir en vrai »

Alors que la métamorphose d’Orelsan commence doucement à nous plaire, puisqu’il sait encore se montrer acerbe, nous découvrons au milieu de l’album que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Avec un style totalement nouveau, plein d’auto-tune et de sons électro, le chanteur n’est plus du tout Si seul. L’instru inhabituelle, et il faut l’avouer pas si agréable que ça, nous présente un homme nouveau. Après des soirées de moins en moins amusantes et des conquêtes insignifiantes, il a trouvé sa Lumière. Celle qui va changer sa vie et apparement, changer sa musique. Pour la première fois, les femmes, ou plutôt sa copine, sont à l’honneur dans une de ses chansons, et il est plutôt touchant. Cette surprenante déclaration d’amour nous emmène doucement vers Bonne meuf. Titre qui fait craindre le pire mais qu’on pourrait étonnamment qualifier d’anti Sale pute. Après ce morceau polémique sorti en 2006, il revient sur la façon dont il traitait ces bonnes meufs et semble se rendre compte de la vulgarité de son comportement de l’époque en s’identifiant à elles. De quoi donc le réconcilier un peu avec les féministes outrées maintenant qu’il a trouvé LA Bonne meuf. Cependant, l’importante répétition de ces deux mots rendent la musique pas si respectueuse et plaisante que ça.

Il enchaîne d’ailleurs sur le triste Quand est ce que ça s’arrête. La célébrité lui a apporté reconnaissance et stabilité mais ne l’a pas comblé. Elle s’est traduite en dégoût de l’hypocrisie, en overdose de médiatisation mais surtout en ennui. Un ennui aussi sexuel qui contraste avec la chanson précédente. Il semble presque nostalgique de son début de carrière, de sa vie d’avant. Ce titre marque la fin d’une ère et ouvre la porte à la deuxième partie du disque, véritablement étonnante !

« J’essaie de feater, rester d’actualité »

Commence en effet un série de feat avec certains des chanteurs francophones les plus écoutés du moment. Le premier, avec « le noir le plus aimé du central massif ». Cette deuxième collaboration entre Orel et Maître Gims apporte une vraie originalité à l’album. Avec une mélodie très dansante (on va enfin pouvoir passer du Orelsan en soirée !) et des paroles particulièrement ironiques, c’est une grande première : un morceau d’Orelsan peut mettre de bonne humeur ! Ils viennent tous les deux taquiner la variété française du moment tout en soulignant l’ironie de ce que signifie être populaire de nos jours. Ce morceau ne fera sans doute pas l’unanimité, mais à défaut de paroles vraiment profondes l’innovation musicale est à souligner.

Arrive ensuite la vraie déception de l’album, Zone. Alors que l’attente avait eu le temps de monter, entre les rumeurs et la sortie précoce de la tracklist, le feat avec Nekfeu nous laisse véritablement sur notre faim. Avec des punchs caractéristiques de ces deux rappeurs dans les meilleurs de France, ils restent malheureusement dans un flow tout sauf original portant des paroles ni véritablement engagées ni véritablement porteuses d’identification. Malgré la singularité de la participation de Dizzee Rascal, ce dernier n’apporte pas non plus le grain de folie que nous attendions tous. La fusion des chanteurs aurait pu être explosive, mais la mèche n’a pas pris et le nombre d’écoute n’y fera rien.

Heureusement, le chanteur revient séduire nos tympans avec Dans ma ville on traîne. Véritable hymne à sa ville natale et aux années qu’il y a passé, lui et Caen se sont réconciliés.

L’attachement aux racines

Après 22 heures tu croises plus de gens comme si on était encore sous les bombardements

Dans ma ville, on traîne

Pour une très grande majorité de rappeurs francophones, l’allusion aux origines géographiques et sociales personnelles est un thème inévitable. Il permet à l’artiste de se dévoiler, de mettre en avant l’environnement social de sa jeunesse plus ou moins difficile, qui lui a dessiné ses traits de caractère et lui a forgé son identité actuelle.

Il peut aussi tout simplement rendre hommage à sa ville et à tout ce qu’elle lui évoque singulièrement: les souvenirs d’enfance, les particularités régionales, la famille…

C’est ce que Orelsan choisit de faire avec Dans ma ville, on traîne véritable ode au territoire caennais et plus généralement aux villes françaises de taille moyenne, assez uniformisées, permettant à un jeune habitant d’une ville similaire de s’identifier naturellement aux paroles de la chanson.

Que cela soit dans son premier album ou dans son film Comment c’est Loin Orel’ utilisait jusqu’à présent ses origines normandes à des fins ironiques sans jamais réellement y assigner une quelconque émotion ou nostalgie mais plutôt pour y pointer du doigt les inconvénients du cadre rural pour la vie d’un jeune : un paysage ambiantbanal, la loose coutumière ou encore la monotonie de l’existence propre à un lieu de vie pas très enviable.

Une nouvelle fois dans cet album, le rappeur nous surprend et va au-delà du simple récit de son mode de vie commun.

Avec “Dans ma ville on traîne“ Orelsan prend du recul et semble surplomber Caen pour y peindre une description sincère et d’une justesse rare. À tel point qu’au fil de la chanson les images viennent à nous spontanément comme si chacun était en terrain connu : de la désertification du centre-ville aux zones pavillonnaires indiscernables en passant par les immenses centre commerciaux périurbains, chaque recoin de la ville se recompose avec une précision formidable pour ne donner qu’un. Orelsan nous propose un spleen provincial et grisâtre plein d’émotion : la visite éclair d’une ville désorientée entre béton et plaine avec comme unique moyen de transport la puissance des mots et le réalisme des lieux. Sensationnel. 

Cet attachement aux racines prend un second souffle avec La Pluie dans laquelle Orelsan relate les particularités de la météo calvadosienne en collaboration avec Stromae. La chanson est moins intéressante dans l’analyse mais tout aussi efficace et mélancolique. Mention spéciale au refrain qui a des saveurs d’arc-en-ciel.

A côté des pavillons rectilignes, où on pense à ce que pense la voisine, où on passe les dimanches en famille, où on fabrique du blanc fragile “Dans ma ville on traîne  « J’connais la campagne et ses gros sabots, là où ça vole pas haut, les ragots et les oiseaux.

La pluie

Après les deux premiers feat de l’album, Dans ma ville on traine sert donc finalement d’introduction à la magnifique composition de Stromae, La pluie. Le crachin normand est à l’honneur et rythme la musique. De son côté, Stromae apporte un peu de beau temps et une mélodie solaire. Encore une fois, oui, deux fois en un album ! Ce morceau est dansant et donne le sourire. Grâce à leurs influences communes, la patte de Stromae et la plume d’Orelsan se marient à merveille.

Cette véritable musicalité se prolonge avec Paradis. Orel le lover est de retour. Après ses feats qui viennent ancrer un nouveau style musical, ce titre vient rappeler la rupture avec ses anciens textes. Plus de violence du tout. Les paroles sont douces, la sincérité du chanteur est indéniable. Les disquettes s’enchaînent avec poésie sur un rythme agréablement entêtant. Ce morceau marque l’avènement d’une ère nouvelle, toujours aussi lucide et emprunte d’engagement  mais plus mature, plus réfléchie, plus posée.

« Note pour trop tard »

Et puis, pour une fin en apothéose, les mélodieuses voix d’Ibeyi viennent enchanter nos oreilles. Avec Notes pour trop tard, le chanteur nous offre le morceau le plus long et le plus touchant de l’album. Véritable introspection sur sa vie et sa carrière, l’identification à ses paroles est immédiate. Ce titre parle de la vacuité de nos vies, du sens que nous donnons trop souvent à des choses qui n’en valent pas la peine. Il l’avait déjà fait avant, oui, mais il le fait mieux.

© Nikow pour L'Alter Ego/APJ
© Nikow pour L’Alter Ego/APJ

Sur le plateau de Quotidien vendredi, Orelsan exprimait sa crainte qu’on puisse un jour dire d’une musique « Ça c’est du Orelsan ! ». Exception faite de San peut être, La fête est finie (album) relève ce pari haut la main. Très loin du Chant des sirènes et de Perdu d’avance, et peut être un tout petit peu plus proche de ce qu’il a fait avec Gringe pour les Casseurs Flowters, c’est peu dire que ce troisième album surprend ! En se renouvelant, le chanteur a sans doute déçu certains fans de la première heure, mais avec un zeste de détachement (et mise à part quelques chansons), cet album est un enchantement.

image de couverture : © David Wolff – Patrick/WireImage