Au moment de prendre le billet, la caissière nous propose le Spirou n°4149 daté du 18 octobre 2017, date de sortie du film. Dans la salle, des enfants, leurs parents, et parfois même leurs grands-parents bouquinent le Spirou en question en attendant le début de la séance. Quatre ans après la sortie de Control Freaks, dernier tome en date de la série, Arthur de Pins, aidé d’Alexis Ducord, développe Zombillénium sur grand écran. Retour sur un univers fascinant.

Un film d’animation familial

Réglons la question d’entrée de jeu : il n’est pas nécessaire d’avoir lu les BDs pour comprendre le film. D’ailleurs, le film n’est ni une adaptation, ni un pot-pourri des trois différents tomes. Arthur de Pins l’a conçu comme une sorte de préquel à la BD. Le clip qu’il a réalisé en 2013 pour Skip The Use était un premier essai avant de se lancer dans la réalisation du film, auquel il peut servir de préquel. Dit comme ça, ça a l’air d’être un bazar sans nom, mais tout peut être lu ou vu indépendamment du reste. Zombillénium est un univers qui s’étend plutôt qu’une histoire fixe. Mais concentrons-nous d’abord sur le film.

Conscient des contraintes liées à un nouveau format et des attentes de son public, Arthur de Pins a vite compris qu’il lui fallait écrire une histoire inédite pour satisfaire tout le monde. Exit donc Aurélien, protagoniste de la BD qui n‘a pas l’air de savoir ce qu’il veut, et bonjour Hector, nouveau personnage aux motivations plus évidentes. Ancien contrôleur des normes de sécurité, Hector meurt alors qu’il inspecte le parc d’attractions Zombillénium, et laisse derrière lui sa fille Lucie, qu’il élevait seul depuis la mort de sa femme. Il est alors embauché dans le parc qui s’avère être un repaire pour morts-vivants et créatures diaboliques. Hector n’a de cesse de s’échapper pour retrouver sa fille.

L’histoire est véritablement familiale et les liens entre les personnages sont correctement développés. Hector doit mourir pour se rendre compte qu’il ne s’occupait pas assez de sa fille. Or, les employés n’ont pas le droit de quitter le parc. Une éternité qu’il va devoir passer sans sa fille. De son côté, Lucie découvre que son père travaille en tant que mort-vivant dans le parc. Elle tente tout pour échapper à une institutrice bien plus monstrueuse que les employés de Zombillénium. Les enjeux coulent de source, ils ne sont pas du tout artificiels. Le récit avance naturellement parce que l’histoire des personnages et leurs réactions sont cohérentes, évidentes.

© zombilenium
© zombilenium

Romero contre Twilight

L’antagoniste est lui aussi un petit nouveau. Steven est un vampire bien coiffé aux pectoraux d’acier et qui brille au soleil. Il ne vous rappelle pas quelqu’un ? Gagné, c’est le portrait craché d’Edward Cullen de Twilight. Son but : se débarrasser des zombies disgracieux pour faire de Zombillénium un parc de vampires séduisants et aseptisés.

Zombillénium, c’est un pied de nez à Twilight, qui est une arnaque totale.

Arthur de Pins

Zombillénium, c’est une déclaration d’amour envers les monstres du cinéma bis. Arthur de Pins a imaginé toute une galerie de créatures aux gueules impayables. Une momie dont on ne voit qu’un œil entre les bandages, un cerbère qui mélange berger allemand, bouledogue et Yorkshire, un démon aux cornes asymétriques, des zombies au teint verdâtre et qui perdent des membres ici et là… Chaque personnage qui apparaît à l’écran ne serait-ce qu’un instant est unique et fait travailler l’imaginaire des spectateurs. Le style graphique d’Arthur de Pins est assez atypique pour que son film ait une identité propre, loin des formatages des grands studios d’animation américain. La bande-originale signée Mat Bastard (qui prête aussi sa voix à Sirius) renforce cet aspect cinéma de genre avec ses accents de hard rock. Petit bémol cependant, tous ces monstres moches restent bien sympathiques. Quelques scènes véritablement horrifiques auraient appuyé le propos.

© zombillenium
© zombillenium

Une fable politique

Mais Zombillénium, c’est surtout un univers basé sur la lutte des classes. En effet, le parc Zombillénium se situe dans la banlieue de Valencienne dans le nord de la France, une région industrielle minée par le chômage. Les vivants sont jaloux des morts-vivants qui ont décroché un emploi à durée indéterminée dans le parc. Cette thématique est surtout développée dans Ressources humaines, le tome 2 de la série mais le parc est lui-même très hiérarchisé. Tous les monstres habitent dans les sous-sols qu’ils appellent le ghetto. Les étages du haut sont réservés aux vampires, ceux d’en-dessous aux démons, puis viennent les loups-garous et enfin les zombies. Et encore en-dessous, en enfer, les employés licenciés surveillés par Cerbère qui font tourner tout le parc.

Le fondateur du parc, un vampire du nom de Francis Von Bloodt, souhaite l’égalité entre les monstres, là où Steven souhaite favoriser les vampires. L’intrigue est autant sociale que politique. Tout se joue autour des négociations entre Francis et son employeur, le diable en personne, puis dans les pourparlers avec les investisseurs humains, et enfin dans les revendications syndicales de Sirius, le complice du héros. Ce dernier, délégué syndical des zombies, a réussi à leur obtenir les 65 heures et lutte encore pour les congés payés.

En raison de mes fortes convictions personnelles, je tiens à souligner que cette bande dessinée n’approuve en aucun cas une croyance aux forces occultes du dumping social.

Arthur de Pins dans Control Freaks

Bien qu’Arthur de Pins répète en interview qu’il n’a pas souhaité réaliser un film militant, son récit véhicule indéniablement des idéaux de gauche. Certains personnages principaux, comme Hector et Gretchen, sont antipathiques au début du film (l’un a coulé plusieurs boîtes suite à ses inspections et l’autre est une stagiaire pistonnée qui méprise les monstres de série Z), mais ils finissent par faire cause commune avec les zombies, la classe ouvrière qui lutte pour faire valoir ses droits. De ce point de vue, Zombillénium trouve une résonance importante dans le contexte actuel.

© Nikow pour L'Alter Ego/APJ
© Nikow pour L’Alter Ego/APJ

Zombillénium est une fable sociale et politique qui raconte la vie en entreprise… avec des morts-vivants. L’histoire fonctionne à différents niveaux de lectures. Les méchants sont bien identifiés et les enjeux bien définis. Tout le monde s’y retrouve. Les enfants sortent en disant « il est trop cool Sirius ! », les étudiants rêvent de révolution et les parents se rappellent des manifestations de 1986 contre la loi Devaquet (qui visait à établir une sélection à l’entrée des universités afin de les mettre en concurrence), violemment réprimées par les brigades de Voltigeurs, comme les vampires répriment la manifestation des zombies qui se réfugient sous terre. Faut-il alors être de gauche pour apprécier Zombillénium ? Pas forcément. Le Figaro a adoré et L’Humanité a détesté…

image de couverture : © nikow pour l’alter ego/APJ