Dans une époque où la longueur de la jupe de la Première Dame et l’intensité de la poignée de main entre deux chefs d’États sont passés au crible, le journalisme d’investigation pourrait sembler être mis en retrait. Trop coûteux, pas assez rentable, il s’efface parfois au détriment de la petite phrase. Pourtant, il est toujours plus primordial. Organisé dans le Calvados à 2h10 de Paris en train, le Prix Bayeux s’attache à rendre hommage à ceux qui dédient leur vie à ce journalisme engagé.

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La reconquête des positions de l’État Islamique par l’armée irakienne, les guerres de cartel au Mexique, le durcissement du régime d’Erdogan… Toutes ces thématiques qui ont émaillé l’année 2017 sont le fruit d’un travail d’investigation sur le terrain. Ce journalisme, il en est justement question chaque année à Bayeux dans le Calvados. Durant une semaine, du 2 au 8 octobre cette année, cette ville située entre Caen et Cherbourg met en valeur le journalisme de guerre (1) au sens large du terme. Le conflit au Soudan du Sud y côtoie la lutte du chef d’État philippin Rodrigo Duterte contre la drogue. Le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre rend hommage à ceux qui risquent leur vie pour informer le monde. Comme le rappelle le président du jury Jérémy Bowen, grand reporter de la BBC depuis 1984 au Figaro

Il y a quelques années, les gens disaient : « Pas besoin de journalistes, les citoyens-journalistes suffisent ». Maintenant, les gens se rendent compte de toutes ces fake news. Et le meilleur remède, c’est de se reposer sur des journalistes professionnels.

De fait, la communication ne doit pas primer sur l’information.

Le travail de terrain prime

À Bayeux, c’est surtout le travail de terrain qui est mis en avant. Les termes de fixeur (2) et de freelance sont plus entendus que polémiques et démentis. Il est plus question de semaines de reportage de terrain que de vidéos d’une minute agrémentées de GIFS et montées en desk (3). La programmation fait la part belle aux grands reporters. Des expositions photos, des projections, des tables rondes, des débats, un salon du livre… Tout est fait pour mettre en avant leur travail. Point d’orgue de la semaine : le dévoilement de la stèle de l’année au Mémorial des Reporters. À chaque édition, les noms des journalistes tués durant l’année dans l’exercice de leurs fonctions sont gravés sur une stèle. Le parc dans lesquelles ces dernières sont installées compte aujourd’hui 2000 noms depuis 1945. L’occasion de se rendre compte combien ces journalistes sont prêts à donner pour leurs valeurs, leurs idéaux, jusqu’à leur vie.

Cette année, 56 noms ont été dévoilées. Parmi eux, les reporters d’Envoyé Spécial Véronique Robert et Stephan Villeneuve, mais aussi leur fixeur Bakhtiyar Haddad. Reconnu pour son professionnalisme et sa bonne humeur, ce dernier a reçu un hommage vibrant:  il a bénéficié d’une exposition hommage et son frère est venu d’Irak pour s’exprimer à la tribune. L’occasion de s’attarder sur le travail de ceux sans qui il n’y aurait pas de reportage. Afin d’assurer la protection des fixeurs, le Prix a décidé de désormais inscrire leurs noms sur les stèles tandis que Reporters Sans Frontières, partenaire de l’évènement, s’est engagé à les considérer au même titre que les journalistes. Un juste retour des choses.

Proposer une information libre et indépendante

Le Prix Bayeux se donne pour ambition d’associer la jeunesse à l’évènement. Depuis plusieurs années, la région Normandie remet un prix suite au vote de plus de 3000 lycéens. En parallèle, une quinzaine de joueurs sont choisis et constituent une équipe de lycéens reporters. Ils assistent à tous les évènements avec une méthode semblable à celle de leurs aînés. Les collégiens sont aussi impliqués avec le Regard des Jeunes de 15 ans. 12 000 collégiens du monde entier (États-Unis, Tunisie, Lituanie…) ont ainsi élu la photo d’Ameer Alhabi où des casques blancs évacuent des victimes d’une attaque aux barils d’explosifs à Alep (Syrie). Le regard de la jeunesse offre un recul que n’a pas forcément le jury corporatiste qui a élu les reportages audio, vidéos et photos de l’année.

La photo lauréate Regard des jeunes de 15 ans 2017 – © AFP / Ameer ALHALBI Depuis la rentrée, de part et d’autre de l’Hexagone et au-delà, les professeurs des classes de 3e travaillent avec leurs élèves sur la sélection des 20 photos de l'AFP dans le cadre de l'opération Regard des jeunes de 15 ans. Cette année, plus de 530 classes soit près de 12 000 jeunes ont pris part au vote, un record absolu ! En métropole, des établissements de 62 départements ont participé : Saône et Loire, Val-de-Marne, Ain, Pyrénées-Atlantiques, Vaucluse, Hauts-de-Seine, Loire-Atlantique, Tarn, Seine-Maritime, Haute-Garonne, Gironde, Côtes-d’Armor, Seine-et-Marne, Aisne, Charente-Maritime, Manche, Yonne, Eure, Vendée, Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, Maine-et-Loire, Rhône, Pyrénées-Orientales, Meuse, Vosges, Savoie, Sarthe, Orne, Meurthe-et-Moselle, Yvelines, Loir-et-Cher, Alpes-de-Haute-Provence, Morbihan, Cher, Mayenne, Val-d’Oise, Paris, Dordogne, Eure-et-Loir, Corrèze, Ille-et-Vilaine, Hautes-Pyrénées, Indre-et-Loire, Pas-de-Calais, Deux-Sèvres, Bas-Rhin, Nord, Allier, Côte-d'Or, Puy-de-Dôme, Meuse, Lozère, Aveyron, Aube, Isère, Drôme, Seine-Saint-Denis, Doubs, Nièvre, Hérault, Var. Au delà de la métropole, des établissements de la Réunion, de la Nouvelle Calédonie et de Mayotte ont eux aussi voté. Enfin, à l’étranger, l'Allemagne, les États-Unis (San-Francisco, Houston, Dallas, Aiken), l'Italie, la Tunisie, le Royaume-Uni (Londres) et la Lituanie font partis des pays qui pour la première fois ont participé à l'opération. Les élèves, français et étrangers, ont voté en grande majorité pour la photo n°17 prise à Alep en Syrie par @ameer_alhalbi pour l’AFP. Un cliché, pris le 9 juin 2016, qui montre des casques blancs et des habitants évacuant des résidents dont l'immeuble a été touché par une attaque aux barils d'explosifs des forces du régime sur le quartier Al-Fardous tenu par les rebelles. #PBC2017 #Calvados #normandie #photo #photography #photographer #alep #Syrie #Collège @calvadosdepartement @afpphoto @Olivier.morin

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À l’heure où « le monde est triste et dangereux » dixit Jérémy Bowen, les journalistes peuvent « aider à comprendre le monde ». En allant sur le terrain, ils peuvent proposer une information libre et indépendante du contrôle des différents belligérants. Le reportage est l’essence même du journalisme. Même s’il devient de plus en plus difficile dans certaines régions (5) et qu’une politique de réduction des coûts se généralise, ce travail d’investigation doit perdurer. L’avenir du métier est en jeu.

Les expositions Exode de Mossoul (Jan Grarup) et Bakhtiyar Haddad, 15 ans de guerre en Irak présentées durant le Prix Bayeux sont visibles dans la ville jusqu’au 29 octobre 2017.

(1) Elle en devient même « la capitale mondiale » dixit son maire Patrick Gaumont lors de la soirée de remise des prix.

(2) De l’anglais to fix (arranger), le fixeur sert à la fois d’accompagnateur, de traducteur, de guide et de négociateur au journaliste. Il connaît particulièrement bien sa région et lui ouvre des portes qu’il n’aurait pas ouvert sinon.

(3) Le desk correspond littéralement au bureau d’un journaliste au sein d’une rédaction.

(4) Tués par l’explosion d’une mine lors d’un reportage sur la reconquête de Mossoul en juin 2017.

(5) Burundi, Mexique ou Turquie pour ne citer qu’eux

image de couverture : © NurPhoto via getty images