Henri-Frédéric Amiel écrivait que vivre dans l’amour sans souffrir est impossible et, qu’à l’inverse, vivre sans amour n’est pas vivre du tout. Que se passe-t-il alors, lorsque l’amour s’éteint au sein d’un couple ? Et, plus terrible encore, lorsqu’un enfant se retrouve au coeur d’un tel drame ? C’est ce que dévoile Faute d’amour, nouveau film du russe Andreï Zviaguintsev, réalisateur d’Elena et de Léviathan, ayant ému plus d’un festivalier à Cannes et acclamé à l’unanimité.

dsc1907cromie
© Faute d’amouR

Un drame ordinaire mais bouleversant

Prélude au récit, l’arrivée de l’hiver fige, glace le paysage : c’est de cette nature-morte que débute l’histoire. Les coeurs sont gelés, inertes au sein du couple de Boris (Alexeï Rozine) et Genia (Marianna Spivak), pris dans la tourmente d’un processus du divorce. Leur préoccupation vis-à-vis de la vente de leur appartement est telle ,qu’il ne prêtent que peu d’attention au futur de leur jeune fils Aliocha (Matveï Novikov). Chacun des parents a déjà des projets d’avenir, où l’enfant n’a pas sa place. Fruit et preuve d’un amour raté, sa présence est indésirable. On émet l’hypothèse de l’envoyer dans un internat, décision vite oubliée cependant. Toutefois, lorsqu’il disparaît le jour suivant, les plans de Boris et Genia se trouvent compromis et on se lance à la recherche de l’enfant.

Un thriller psychologique glaçant

Il est indéniable que Faute d’amour est un merveilleux thriller psychologique où la tension grandit petit à petit. L’image se veut rationnelle et froide. On analyse minutieusement chaque personnage au scalpel, en demeurant ainsi au plus près du réel.

dsc3765
© Faute d’amour

Par ailleurs, cette Faute d’amour n’est pas simplement une belle expression, elle est le coeur même du film. Les adultes finissent une relation et en commencent une autre. Ils semblent craindre la solitude et veulent de la tendresse, de l’affection et de la chaleur. Toutefois, à la surface, ce désir est un mensonge confortable. Leur amour est une forme d’égoïsme rationnel qui dénie toute forme de superflu. C’est une anesthésie, un moyen d’oublier les sentiments, et, si cela est possible, de s’en passer complètement. L’enfant qui disparaît est comme une grossesse non désirée, il dérègle tout, déconstruit tout, un abîme se forme qu’il est impossible de combler.

L’histoire est crépusculaire, sombre, exposant les ténèbres qui peuvent exister dans la vie réelle sur un écran. La fuite ou le suicide deviennent pour une âme innocente la seule façon de refuser une vie sans amour. Toutefois, il est vital de se souvenir que les ténèbres, aussi présentes qu’elles puissent être, ne peuvent exister sans leur contraire : la lumière. Même si les parents peuvent se détourner de l’enfant, les étrangers viendront à son secours. Les volontaires, silencieux et préoccupés, se lançant à la recherche de l’enfant, donnent une alternative à une indifférence cruelle et dangereuse. Faute d’amour montre ainsi qu’une solidarité est possible, même là chacun s’occupe de soi en premier et où l’homme est un loup pour l’homme…

Andreï Zviaguintsev met ainsi en scène, avec une extraordinaire émotion, la tragédie de l’innocence sacrifiée au profit d’un égoïsme abominable quand l’amour n’est plus. Dans une Russie qu’il veut décrire comme malade, comprimée par les traditions et où les sentiments ne semblent plus tenir une grande place, il met en lumière la plus grande des souffrances humaines : celle de la solitude, de l’abandon et du manque d’amour.

image de couverture : © faute d’amour