Notre série d’interviews continue à Cabourg, Mon Amour en ce deuxième jour. SÔNGE, c’est avec cette jeune artiste que nous avons rendez-vous. Océane de son vrai prénom – elle est bretonne – est à notre rencontre, aussi gênée que nous. Mais plus l’interview avance, plus nous parlons arts et couleurs, et plus une sorte d’osmose s’installe.

SÔNGE © Lise Escaut pour L'Alter Ego/APJ
SÔNGE © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ

C’est après une classe préparatoire HEC et quelques voyages en Allemagne et à Amsterdam où elle compose et s’inspire qu’elle se lance complètement dans la musique en entrant au Conservatoire. Détail important : elle voit la musique en couleurs. Sa synesthésie, elle l’exploite avec intelligence. Elle compose sa musique tel un tableau et mélange les influences plastiques et musicales. SÔNGE est un melting-pot de références très féminines mais aussi diverses les unes que les autres : visuellement dans la lignée de Bjork, musicalement dans celle de MIA et scéniquement dans celle de Bonnie Banane, où le genre n’a pas d’importance.

Dans la tête de SÔNGE :

SÔNGE © Lise Escaut pour L'Alter Ego/APJ
SÔNGE © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ

D’où vient ton envie de faire de la musique ?

« J’ai toujours fait de la musique. Un jour, je n’ai plus eu de voix et je me suis dis que je voulais chanter. »

Comment abordes-tu le show en festival ? Est-ce différent des concerts ?

« Non, je réfléchis à ce que je veux sur scène. Festival ou concert, j’amène dans les deux cas le public dans mon univers, ce n’est pas moi qui m’adapte au public. »

Est-ce que ta présence scénique fait partie d’un personnage ? Par rapport à ta manière de t’habiller ?

« Même si j’ai une manière de m’habiller avec des lunettes, c’est vraiment moi. Je connais plein d’artistes qui font ça, qui jouent un personnage. Mais moi, je ne me sens pas trop d’avoir un « alter ego ». »

Comme tu es synesthète, comment penses-tu la mise en scène ? Les lumières concordent-elles avec les images que tu as dans la tête ?

« Je reste assez fidèle à la couleur que je vois quand je fais mes morceaux. J’en parle avec l’ingénieur lumière, qui est là sur toutes les dates, c’est toujours le même. Par exemple, Colorblind un morceau de mon EP, a des couleurs ultra-violet, bleu électrique, un peu sombre, il me propose alors des couleurs que je valide par la suite. »

Par conséquent, on voit ce que tu vois ?

« Non, ça ne sera jamais identique. C’est juste de la lumière. (rires) C’est déjà beaucoup ! Mais ce qu’il faudrait, c’est un truc total où tu as tous les sens qui se mélangent en même temps. Ce serait génial. L’idée est de s’en rapprocher. »

Quels artistes t’inspirent ? On pense à Bjork dans l’esthétique de tes clips, cherches-tu à atteindre ce côté spectaculaire visuellement ?

« Non, je ne cherche pas à m’en approcher. Il y a plein d’artistes que j’aime beaucoup, comme Bjork ou Rihanna. Il y en a d’autres que j’aime et qui n’ont pas forcément un côté spectaculaire, de showman sur scène, mais dont la présence est super belle. Par exemple, James Blake ne va pas avoir dix tenues mais je vais pleurer, c’est super beau. J’aime bien aussi les choses simples, en fait. Je n’aime pas forcément l’escalade d’artifices. J’aime bien quand James Blake arrive, qu’il soit avec ses deux musiciens, son piano. »

SÔNGE © Lise Escaut pour L'Alter Ego/APJ
SÔNGE © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ

Quel artiste plastique t’influence sur la composition d’un morceau ?

« C’est plutôt dans l’autre sens : je compose et après je vois des couleurs. La musique est vraiment la base, elle fait voir les couleurs, et après je travaille comme un tableau. Ce n’est pas moi qui vois un tableau et qui le reproduit en musique, même si ça m’influence. Mais la dernière fois, c’était Lars Von Trier, avec le film Melancholia. Les tableaux, les scènes dedans sont incroyables. Ça m’a beaucoup inspirée. Sinon, ma maman fait beaucoup de peinture, et forcément, on s’entre-influence. »

Ce tableau que tu travailles, est-il plutôt pointilliste, cubiste… Comment est-il ?

« Je pense que c’est carrément dans la veine de Van Gogh ! »

Là, tu joues sur une plage. As-tu déjà joué dans des lieux un peu exotiques ?

« Oui, j’ai déjà joué dans un festival au bord de la plage. Mais là, ça m’a l’air vraiment bien. La mer est à moitié turquoise, ça m’a beaucoup étonnée. J’ai hâte de voir de plus près. J’aime bien jouer dans des endroits un peu atypiques. J’aimerais tellement jouer à Coachella. »

Lise tente par la suite de retranscrire visuellement le titre Colorblind. Nous entrons alors dans la tête de SÔNGE, dans son univers visuel, dans sa marmelade de couleurs.

Comment serait ton titre ColorBlind ?

« Ce serait assez sombre, il y aurait des filaments UV entre le mauve et le bleu. C’est comme si on était à l’intérieur d’un cerveau, où l’on verrait toutes les ramifications. »

Un peu à la Van gogh ?

« Avec des ondulations. Pour faire une synthèse du morceau, tu pourrais même dessiner en mettant quelqu’un au milieu de tous les filaments. Il faut sentir qu’il y a quelqu’un à l’intérieur, qui est dedans. Dans le premier couplet, quelqu’un explique qu’il entend les couleurs. Et le deuxième couplet, c’est quelqu’un qui parle de sa sensation et qui voit réellement des sons qui se promènent, il entend des couleurs dans sa tête. »

Il est un peu dans sa tête en même temps ?

« Oui ! Quand la personne à qui il parle ne lui parle plus, il n’entend plus sa voix et il ne voit plus rien. »

Il se retrouverait dans quoi ? Du blanc ? Du noir ?

« On n’aurait pas envie d’aller là bas. C’est l’hypothétique ! Si tu ne me parlais plus, je ne verrais plus rien. »

Ce serait abstrait… mais en même temps très organique ?

« Un peu comme de la marmelade de cervelle ! »

colorblind
SÔNGE © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ

Tu citais Van Gogh comme inspiration, qui d’autre ?

« Ma mère a fait un tableau. Un chat omniscient. Mais vraiment incroyable ! »

Qu’est-ce que c’est un chat omniscient ?

« C’est tout ! Il n’a pas besoin de parler, c’est comme Dieu ! Il est là, il sait. Il plisse les yeux, il bouge un peu les moustaches. »

Elle a représenté ça ?

« Oui avec des planètes. Incroyable ! Mais elle a aussi fait un tableau qui s’appelle « Pêche Miraculeuse ». Ça se passe à Crozon (en Bretagne), sur la presqu’île. J’aime aussi Gauguin, pour les couleurs. »

Munch, peut-être dans le mouvement ?

« Oui ! Même s’il fait peur ! Et puis j’avais bien aimé aussi les œuvres de Yves Tanguy, un surréaliste. Je crois qu’il était contemporain de Dali. »

Maintenant, on peut comprendre ce que tu vois dans la chanson

« Mais les dessins, la peinture, tout ce qu’on essaye de fixer, ce n’est jamais assez. Parfois, tu entends « définir, c’est trahir ». Dès que tu essaies de mettre des mots sur quelque chose, tu perds beaucoup. Mais bon, en même temps ça fait déjà une création ! »

Mais avec la musique tu fixes, non ? Est-ce que ce n’est pas frustrant de ne pas arriver à reproduire toutes les sensations que tu vois ?

« J’aime bien fixer la musique parce que je la modifie tout le temps. Ça n’arrête pas et à un moment il faut passer à autre chose. »

image de couverture : © Lise Escaut pour L’Alter Ego/APJ