Dans notre imaginaire collectif, que seraient les États-Unis sans le rêve américain ? Ils ne seraient sans doute pas ce pays que les adolescents du monde entier souhaitent visiter, ils ne seraient pas cette terre promise à ceux qui rêvent de danser, jouer, chanter, ils ne seraient pas non plus le berceau des plus prestigieuses universités du monde, desquelles sortent chaque année des milliers de visionnaires, américains ou non. Mais, depuis plusieurs semaines, Donald Trump semble vouloir répondre à cette question par l’expérimentation en suivant la politique étrangère initiée dès son arrivée à la présidence, celle de l’”America First”. En effet, le 5 septembre, Jeff Sessions, ministre de la Justice, a annoncé la suppression prochaine du programme Deferred Action for Childhood Arrivals (Action Différée pour les Arrivées d’Enfance) ou DACA, dit des “dreamers”. Celui-ci permettait depuis 2012 aux enfants sans-papiers vivant aux États-Unis de pouvoir étudier et travailler de manière légale. Pour eux, ce rêve devenu réalité sera donc au bout de cinq ans devenu un rêve brisé.

Jeff Sessions & Donald Trump © Jabin Botsford/The Washington Post/Getty Images
Jeff Sessions & Donald Trump © Jabin Botsford/The Washington Post/Getty Images

Qu’est-ce que le DACA ?

Le DACA, ou Deferred Action for Childhood Arrivals, a été mis en place par l’administration Obama en juin 2012. S’inscrivant dans une longue réflexion sur l’accueil des migrants aux États-Unis lancée en 2001 par le Dream Act, ce programme tendait à être une réponse acceptable en ce qui concerne l’insertion des jeunes dans le pays.

De manière plus concrète, le DACA s’adresse aux personnes arrivées aux États-Unis avant l’âge de seize ans, qui y habitent depuis au moins 2007, qui avaient moins de trente-et-un ans au lancement du programme et qui ont un casier judiciaire vierge. Des conditions qui peuvent sembler restrictives mais qui ont néanmoins permis à quelque 800 000 dreamers de bénéficier de ce programme. Celui-ci leur offre un visa renouvelable de deux ans qui leur permet d’étudier ou de travailler légalement aux États-Unis, mais aussi de passer leur permis de conduire, de souscrire à la sécurité sociale ou encore d’avoir un compte en banque.

Ce programme est pour eux une porte qui s’ouvre sur toutes les opportunités que le pays a à leur offrir. La peur constante de l’expulsion disparaît, ils peuvent sortir de l’ombre et s’intégrer enfin à l’État dans lequel ils ont pourtant presque toujours vécu. De meilleurs emplois, de vraies études, des idées et des potentiels exploités comme il se doit au profit de la société, voilà ce que proposait le DACA.

© EuropaNewswire/Gado/Getty Images
© EuropaNewswire/Gado/Getty Images

Le politique de Trump

Pendant sa campagne, Trump avait été très ferme quant à sa volonté de mettre fin au programme. Pour lui comme pour beaucoup des détracteurs d’Obama, le DACA était une forme d’incitation à l’immigration clandestine puisqu’il permet de régulariser la situation de personnes entrées et ayant vécu sur le territoire de manière illégale. Une critique appuyée par Jeff Sessions qui souligne, lors de l’annonce de la suppression du programme, que les États-Unis ne peuvent pas accueillir tout le monde, et que cela ne veut pas dire que les dreamers sont des “mauvaises personnes”. Une précision qui illustre bien le revirement qu’opère Trump depuis son élection. En effet, et ce surtout ces derniers jours, la question du DACA est devenue pour lui une question compliquée à laquelle il faut répondre “avec le cœur”, car les enfants arrivés aux États-Unis et bénéficiant de cette aide sont “absolument incroyables”. Une prise de conscience soudaine peut-être due aux nombreuses critiques émises autant par le Parti démocrate que par le Parti républicain, qui voit dans ce projet les prémices d’une désastreuse politique de l’immigration, mais aussi par 400 des plus grandes entreprises du pays (Google, Facebook et Microsoft par exemple), qui soulignent l’importance des dreamers dans l’innovation et l’économie américaine.

Effrayés sans doute par ce manque de soutien, ce n’est pas le Président et son exécutif qui prendront la décision finale de la suppression du programme, mais le Congrès. Ce choix inhabituel pour le 45e Président des États-Unis a été annoncé de manière officielle par Jeff Sessions, et plus tard dans la journée du 5 septembre par une porte-parole de la Maison blanche, mais également sur le compte Twitter personnel de Trump, qui ne semble pas vouloir ménager les représentants :  

Ceux-ci ont six mois pour résoudre le problème : si le DACA est supprimé, par quoi est-il possible de le remplacer ? Que vont devenir les 800 000 dreamers une fois leur visa expiré ? En attendant, plus aucune nouvelle demande ne sera traitée et aucun renouvellement ne sera accepté.  

Quel avenir sans le DACA ?

Les impacts de la suppression de ce programme et même de sa suspension temporaire seront visibles à très court terme, et d’une extrême gravité pour les jeunes concernés. Ceux-ci ont été emmenés enfant aux États-Unis par leurs parents puis ont réussi à vivre sans papiers jusqu’à devenir des dreamers en 2012. Malgré leur insertion difficile, la plupart d’entre eux se sont toujours définis comme Américains et n’ont pas ou très peu vécu dans leur pays de naissance. Avec la suppression du DACA, ils risquent à nouveau l’expulsion et de manière beaucoup plus certaine qu’auparavant. En effet, depuis le 5 septembre, des voix sont montées pour souligner que le programme DACA avait donné au gouvernement des informations sur 800 000 jeunes sans-papiers. Si celui-ci venait à être supprimé, les autorités n’auraient donc aucune difficulté à les retrouver et à les renvoyer du territoire. En quelque sorte, après les avoir aidés pendant cinq ans, le DACA les mettrait plus en danger qu’ils ne l’étaient avant son instauration.

© Rod Lamkey Jr/SOPA Images/LightRocket/Getty Images
© Rod Lamkey Jr/SOPA Images/LightRocket/Getty Images

Cette situation délicate n’attendra pas les six mois qu’a le Sénat pour trancher. Avec le gel des renouvellements, plus de 200 000 personnes se retrouveront sans visa d’ici la fin de l’année ! Ainsi, alors qu’elles avaient pu obtenir un emploi stable ou accéder à des études dans le supérieur, elles devraient changer de vie du jour ou lendemain et retomber dans la précarité dans laquelle vivent peut-être déjà leurs parents ou le reste de leur famille. Ce ne serait donc pas seulement elles, mais tous leurs proches qui seraient menacés de devoir quitter les États-Unis et d’aller vivre dans un pays qui leur est totalement inconnu. La perspective de telles situations fait monter une forte parole contestataire, avec bien sûr, en tête de file, les premiers concernés.  

Une dreamer raconte

Habitante de South Pasadena en Californie depuis ses deux ans, Shine Cho est une dreamer depuis 2012 et un exemple de cette jeunesse indignée. Son implication dans le journal Tiger en tant que rédactrice en chef a valu à ce dernier la Columbia Scholastic Silver Crown, une récompense extrêmement prestigieuse réservée aux médias étudiants. Celui-ci l’aide à son tour en lui permettant de publier le jeudi 7 septembre “A letter from a South Pasadena Dreamer”, article dans lequel elle explique son parcours, son intégration et son sentiment d’appartenance inconditionnelle à sa ville de South Pasadena et de manière plus large aux États-Unis. Elle montre que les dreamers, sans les papiers qui vont avec, sont Américains. Elle est aussi un exemple parmi tant d’autres de leur réussite et de ce qu’ils peuvent apporter au pays.

© Shine Cho
© Shine Cho

Un impact donc indéniable sur les jeunes qui ne sont, rappelons le, “pas de mauvaises personnes”, mais aussi indirectement sur l’économie américaine. En effet, cet aspect est aussi la source de nombreuses critiques qui ont été faites à Donald Trump, notamment par les grandes entreprises. Dans une lettre ouverte que 350 d’entre elles avaient adressée au président fin août pour le faire reculer, elles précisent l’importance qu’ont ces jeunes qui travaillent et contribuent à la richesse du pays. Pour elles, pas de doute, les dreamers n’ont aucune raison de remettre en question leur appartenance au pays, ils y sont chez eux et méritent largement leur place :

97 % d’entre eux vont à l’école ou travaillent, 5 % ont lancé une entreprise, 65 % ont acheté un véhicule et 16 % un bien immobilier. Au moins 72 % des 25 premières entreprises du classement Fortune 500 comptent des bénéficiaires du programme DACA dans leurs rangs […] avec eux, nous nous développons et nous créons des emplois. C’est en partie grâce à eux que nous maintenons un avantage concurrentiel sur le marché mondial.

La Californie compte le plus grand nombre de dreamers, pour la plupart venus directement du Mexique. La Silicon Valley donc, serait particulièrement atteinte par le départ de ces derniers. Pour cette raison, les grandes entreprises californiennes ont été les premières à annoncer qu’elles feraient tout leur possible pour continuer à aider ces sans-papiers, et essayer de régulariser leur situation. Dans la même logique, de nombreuses universités ont signalé qu’elles continueraient de compter dans leurs rangs les jeunes dont le visa aura expiré. Cet élan de solidarité s’étend jusqu’au Mexique où le gouvernement a garanti le fait de faire son possible pour l’intégration et l’insertion dans leur milieu professionnel des jeunes qui se verraient obligés de repasser la frontière. Des efforts qui ne combleront jamais le vide laissé par le départ de 800 000 personnes. Finalement, d’après CNN Money, au-delà du désastre humain que serait une suppression totale du DACA, ce serait plus de 280 milliards de dollars que perdrait l’économie américaine d’ici 2028.

L’Amérique soutient les Dreamers

La fin du DACA est donc une mauvaise nouvelle pour toute la population américaine. Celle-ci s’en est rendue compte assez vite puisque dès l’annonce officielle les rues des plus grandes villes se sont remplies de manifestants. Ils viennent soutenir leurs amis, leurs proches, leurs connaissances directement touchés, mais ils viennent aussi dénoncer le racisme et l’absurdité de cette décision. Encore une fois Trump se met le pays à dos et indirectement crée une sorte de cohésion en indignant la population dans sa quasi-intégralité. À en écouter les slogans qui résonnent dans les rues, le seul qui semble mériter de quitter le pays c’est bien lui.

Moove Trump, get out the way

Ainsi, en tenant une des ses promesse de campagne, Trump se lance dans un projet qui s’annonce d’ores et déjà être une catastrophe. Catastrophe pour sa promesse Make America Great Again. Mais surtout, catastrophe pour la jeunesse venue réaliser ses rêves et ceux de ses parents en Amérique.

Image de couverture : © Taylor Hill/WireImage