La nomination de Bruno Roger-Petit comme porte-parole de l’Elysée ponctue une rentrée caractérisée par une très forte volatilité entre sphère médiatique et politique. Au risque de perpétuer l’idée du « système ».

Bruno Roger-Petit en mai 2017 sur France Info (capture d'écran © YouTube)
Bruno Roger-Petit en mai 2017 sur France Info (capture d’écran © YouTube)

Le mercato estival a été intense. Le dernier transfert, entre l’hebdomadaire Challenges et le Palais de l’Élysée, fait jaser. Bruno Roger-Petit, éditorialiste de son état, a été nommé porte-parole de la Présidence de la République, un poste vacant depuis 2008, mal-aimé, supprimé par Nicolas Sarkozy. Il aura pour mission de caréner le navire sombrant de la communication présidentielle auquel l’épisode « la meuf est dead » (1) a porté un coup significatif. Les nombreux coups de com’ ratés de l’été, à l’instar du cahier de vacances LREM (La République en Marche) ou du cafouillage sur la taxe d’habitation ont manifestement achevé de convaincre le Président de changer de tactique. Celui qui prônait une parole rare, s’exprime fréquemment : il a accordé la semaine dernière une interview-fleuve au Point. Celui qui souhaitait s’adresser directement aux Français, a embauché Bruno Roger-Petit pour porter son message.

Contributeur régulier à Challenges, il a abondé pendant toute la campagne dans le sens du candidat En Marche ! D’ailleurs, ses trop nombreuses publications en faveur du candidat centriste lui ont valu une beuglante de la Société Des Journalistes (SDJ) de l’hebdomadaire. Dans cette lettre, plusieurs journalistes dénoncent une ligne éditoriale partisane et les interventions de Maurice Szafran auprès de la direction, à la suite de publications critiques envers Emmanuel Macron. De juge durant la présidentielle, M. Roger-Petit est désormais parti, moins de quatre mois après.

Et c’est là que le bât blesse : dans un contexte de défiance envers les médias, cette nomination donne du grain à moudre aux partis extrémistes, alimentant l’idée que la presse « roule pour Macron ». Ce fameux « système » que tous sont prompts à dénoncer donnerait la preuve de son existence. Il est parfaitement irresponsable de la part de M. Roger-Petit, par simple ambition personnelle, de contribuer au discrédit croissant de toute une profession. « Faut-il dégager les médias ? » s’interrogeait-on à l’Université d’Été de la France Insoumise, le week-end dernier.

Ni le premier, ni le dernier

PARIS, FRANCE - 05/04/2017: Journalist Claude Serillon poses during a portrait session in Paris, France on 05/04/2017. (Photo by Eric Fougere/Corbis via Getty Images)
Claude Serillon – © Eric Fougere/Corbis via Getty Images

Ces passerelles médias-politiques commencent à devenir classiques. Déjà sous François Hollande, Claude Sérillon, ancien présentateur du journal de 20h de France 2 (pas le scribouillard de votre feuille de choux régionale), conseillait le Président de la République dans ses relations avec les médias, après avoir été membre de son équipe de campagne. D’ailleurs, la proximité du Président socialiste avec les journalistes n’a pas eu l’effet escompté : la parution du livre « Un Président ne devrait pas dire ça » devait servir de tremplin à un second mandat… Son ancien ministre, qui a vivement critiqué la tendance de son prédécesseur à être le « copain des journalistes », semble s’être pris au jeu et cela même avant son élection, avec la participation de Laurence Haïm (ex I-Télé) à son équipe de campagne. Bruno Roger-Petit n’est donc ni le premier, ni probablement le dernier à passer en politique. Même outre-Atlantique, la tendance semble être installée depuis des décennies, comme Pierre Salinger, porte-parole de Kennedy et Johnson.

Politique et médias : deux vases communicants

Si certains journalistes sont attirés par la vie politique, d’anciens politiciens ne sont pas moins friands d’exposition médiatique. Cette rentrée marque une augmentation considérable du nombre de chroniqueurs ayant exercé naguère des fonctions politiques. La vague macroniste ayant privé de tout espoir de mandat bon nombre d’hommes politiques, il fallait bien trouver une voie de garage… Dans les pas de Daniel Cohn-Bendit et Roselyne Bachelot, Jean Pierre Raffarin, ancien premier ministre, commentera l’actualité dans la nouvelle émission de Laurent Delahousse sur France 2. Raquel Garrido, farouche Insoumise qui s’est distinguée par de virulentes critiques à l’égard de la concentration des médias, se retrouve aujourd’hui réfugiée chez Thierry Ardisson sur C8, chaîne appartenant à Vincent Bolloré. Côté socialiste, Aurélie Filippetti et Gaspard Gantzer rejoignent l’émission « On refait le monde » sur RTL, cinq ans après avoir promis de refaire la France. Très à droite, Henri Guaino s’installe à la Matinale de Sud Radio : gageons que ces électeurs « bobos », « à vomir », ne sont pas près de refaire un geste pour lui (2).

Ce phénomène de vases communicants n’est pas sans poser problème. Comment ne pas voir derrière une parole de ces nouveaux chroniqueurs, une intention politique ? Plus grave encore, comment nier l’existence d’un « système politico-médiatique » et d’un entre-soi quand le mercato journalistique en donne la preuve si brillamment ? D’autre part, ce resucé empêche la diffusion de nouvelles idées, et gèle la pensée éditorialiste dans les mêmes raisonnements. Or, ce phénomène alimente la critique de la pensée « mainstream », accentuée par la concentration médiatique. Pour pallier cela, Europe 1 avait décidé d’embaucher Jean Messiha, « français de souche par assimilation » (3), énarque et proche du FN… Avant de finalement se rétracter. Le « système » a parfois du bon !

(1)    Elégante oraison funèbre de Simone Veil textotée par Sibeth Ndiaye, responsable des relations avec la presse d’Emmanuel Macron.

(2)    Henri Guaino, sur BFM TV le 11 juin 2017, après ses 4,5% dans la deuxième circonscription de Paris.

(3)    Biographie Twitter

image de couverture : © bash pour l’alter ego/apj