Le lundi 19 juin dernier, CANAL+ a diffusé le dernier épisode de la troisième saison du Bureau des Légendes. Outre sa solidité scénaristique et le talent d’acteur de Mathieu Kassovitz, la série d’Éric Rochant s’appuie surtout sur la réalité pour construire son intrigue. Attention spoilers.

Les personnages et les situations de cette série étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite.

Bien que chaque épisode du Bureau des Légendes commence ainsi, ce carton est plus là pour la forme que pour le fond. Cette année encore, les liens entre fiction et réalité sont minces. A contrario de séries comme House of Cards ou Borgen qui renomment les acteurs des conflits*, Le Bureau des Légendes ne prend pas de gants et va droit au but. Ainsi, la série offre à ses téléspectateurs une vision pertinente de la géopolitique actuelle. Analyse à travers quelques points marquants.

Le déclin de Daesh ?

Après une saison 1 orientée sur la Syrie de Bachar al-Assad et une deuxième sur l’Iran, la saison 3 du Bureau des Légendes s’est concentrée sur le territoire contrôlé par l’État Islamique. La création originale de CANAL+ montre une organisation en déclin, où guerres des chefs, défiance et paranoïa sont fréquentes. Toutefois, le contrôle et la terreur exercés sur la population restent importants. Ainsi, « Malotru » (Mathieu Kassovitz) est victime d’une dénonciation d’un paysan dans l’épisode 6.

Le Bureau des Légendes se fait surtout le relai du courant au sein de la géopolitique qui juge Daech en déclin. Henri Duflot (Jean-Pierre Darroussin) adresse ainsi à Cochise (cadre de Daech) au début de l’épisode 7 : « vous rejoignez le camp des vainqueurs tant qu’il est encore temps ». Il est évidemment impossible de vérifier si les défections au sein de Daech sont nombreuses mais des sources internes font part d’une véritable crise au sein de l’organisation : économique, de recrutement et surtout territoriale. De fait, l’organisation a par exemple perdu un tiers de son territoire entre début 2015 et fin 2016.

© Martyn Aim/Corbis/Getty Images
© Martyn Aim/Corbis/Getty Images

Les Kurdes, plus manipulés que soutenus ?

Loin du front, Nadia El-Mansour (Zineb Triki) tente de négocier le futur de la Syrie dans son bureau à Bruxelles. La désormais diplomate reçoit pour cela toutes les parties impliquées dans le conflit… sauf les Kurdes. En parallèle, la France semble apporter à ces derniers une aide matérielle à l’arrière du front comme avec le camp d’Esrin (Melisa Sozën)… mais celui-ci semble bien fragile. Lors de l’épisode 7, un dialogue entre Haytham Bejidi (représentant de l’Armée Syrienne Libre) et Nadia-el-Mansour illustre ce double-jeu :

– Jarabulus ne tombera jamais aux mains des Kurdes.
– C’est pourtant eux qui vont la prendre. Ils sont à six kilomètres.
– Par la route. Certains sont plus près par les airs.
– Pourquoi vous revendiqueriez Jarabulus ?
– L’Armée Syrienne Libre ne revendique pas Jarabulus. Mais elle ne la laissera jamais aux Kurdes.
– Pourquoi ?
– Parce que s’ils la prennent, ils réunissent deux parties du territoire qu’ils ont déjà, et ils seront en mesure de créer leur province autonome. Et ça n’arrivera jamais.

Plus tard dans l’intrigue, la France se retire de la zone quand la Turquie passe à l’offensive. Le cas de Jarabulus est symptomatique d’un peuple kurde qui, malgré ses efforts contre Daech, risque de voir ses aspirations d’État indépendant rester à l’état de projet. Si le Kurdistan irakien est une province autonome (du moins avant la guerre), la Syrie ne semble pas prête à céder une partie de son territoire à ce peuple tandis que la Turquie tient une position encore plus extrême. Comme elle l’a déjà fait dans d’autres régions du monde par le passé, la France semble donc plus se servir des Kurdes que les soutenir.

L’épouvantail iranien

Bien que Marina Loiseau (Sara Girardeau) ne soit plus en Iran, le pays est toujours au menu de cette troisième saison. En intégrant à l’intrigue le Mossad et en envoyant « Phénomène » à Bakou, les scénaristes de la série réussissent l’exploit de lier Israël, Azerbaïdjan et Iran. Si les deux premiers sont historiquement liés, le rapprochement d’Israël avec l’Azerbaïdjan a créé des tensions, régulièrement attisées par les États-Unis. Le Mossad peut donc se permettre de prendre le risque d’infiltrer le réseau informatique azerbaïdjanais.

Sara Girardeau © Stephane Cardinale - Corbis/Corbis/Getty Images
 © Stephane Cardinale – Corbis/Corbis/Getty Images

Comme jusqu’à présent dans la série, toutes les attentions se portent sur le nucléaire iranien. Là aussi, la fiction rejoint la réalité tant le sujet cristallise les relations diplomatiques du pays. L’accord qu’il a signé en juillet 2015 lui a d’ailleurs ouvert des portes qui lui étaient jusque-là fermées. Dans Le Bureau des Légendes, tous les moyens semblent bons pour altérer les desseins iraniens : liaison amoureuse avec un des cadres du dossier (Shapur Zamani), attaque informatique… La réalité va-t-elle jusque là ?

Le Bureau des Légendes s’inscrit dans un mouvement de séries démocratisant l’accès à la géopolitique. Dans son ouvrage La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur (éditions Stock), Dominique Moisi revient sur le sujet, n’hésitant pas à intégrer également des séries comme Game of Thrones, Dowton Abbey ou Homeland. L’art permet d’exprimer plus facilement les craintes et peurs d’une société. La façon dont la géopolitique est abordée révèle une certaine vision du monde. En étant présentée au ministère de la Défense, la saison 3 du Bureau des Légendes ne cache pas sa vision française des choses. Le cas vénézuélien est encore plus évocateur ; quand Sony a annoncé son intention de faire une série sur la vie d’Hugo Chavez (El Commandante, diffusée actuellement sur RCN, Telemundo et TNT), le gouvernement de Maduro a immédiatement répliqué avec Chavez, la verdadera historia. Mais parfois, c’est la réalité qui rejoint la fiction. L’élection de Donald Trump outre-manche a ainsi fait craindre à certains fans d’House of Cards qu’il ne s’inspire un peu trop de Frank Underwood…
Le Bureau des Légendes – saison 3, disponible sur MyCanal jusqu’à la mi-juillet

*Dans House of Cards, Daech devient l’ICO tandis que le Soudan se transforme en Kharoun dans Borgen.

image de couverture : ©  Martyn Aim/Corbis/Getty Images