À l’occasion de la 40ème édition de la Pride, ou la « Marche des fiertés », qui réunit plus de 500.000 personnes à Paris chaque année et représente l’un des trois événements les plus influents de l’année avec la Technoparade et le Marathon de Paris, le débat sur les droits humains se trouvait ce 24 juin 2017 au centre des consciences collectives.

©Ulysse Guttmann pour L'Alter Ego/APJ
©Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

La « Pride » est un lieu à la fois revendicatif et festif, un acte politique qui s’épanouit par le biais d’une démonstration différente des autres. Ses origines tiennent des événements de Stonewall à New York dans la fin des années 60, qui en ont fait une véritable tradition urbaine et politique du XXIème siècle. L’histoire commence en 1969, quand la police arrête les employés d’un gay bar à New York, le « Stonewall Inn » vers 3 heures du matin. L’inspection devient vite violente, par l’interpellation agressive des lesbiennes et des gays par des policiers. En réponse à cela, la foule descend dans la rue et lance des émeutes contre la police. Les manifestations se généralisent aux rues de New York, ce qui impulse la création des premiers mouvements politiques pour la défense des droits LGBTQI+.

L’importance de la Marche des fiertés ne tient pas uniquement à sa répétition à travers les décennies mais également au fait qu’elle revendique un droit déterminant pour exister : la fierté, le droit de s’assumer librement.

La Pride est aussi un événement éducatif puisqu’elle permet d’aborder dans les centres-villes du monde entier différentes questions et sujets sur les droits LGBTQI+ qui ne sont pas traités régulièrement dans les débats politiques. Elle est là pour rappeler aux gens, aux gouvernements qu’il y a encore des progrès à faire en la matière. Même si elle semble être l’événement central de l’année en ce qui concerne l’activisme LGBTQI+ elle ne l’est pas : l’activisme LGBTQI+ n’est pas définit par la Pride. Celle-ci permet d’éduquer les gens sur différents sujets selon le thème moteur de chaque Marche. C’est la définition même de l’acronyme « PRIDE », du collectif activiste qui a initié cette démonstration : « Personal Rights in Defense and Education ». L’objectif de la « PRIDE » est de sortir dans les rues et d’entrer dans les visages de l’opposition avec des manifestations bruyantes, fortes et de mettre en place une action politique cohérente, aboutissant à la reconnaissance de l’égalité.

Notre contexte de modernité politique et sociale a-t-il permis de régler la question de l’égalité ?

En théorie, depuis la loi du 17 mai 2013 établissant le principe du « mariage pour tous » en France, la communauté LGBTQI+ a obtenu la concrétisation d’un droit juridique dont elle rêvait et égal à celui des couples hétérosexuels. De plus, la loi du 18 novembre 2016 relative à la modernisation de la justice du XXIème siècle est d’un apport considérable pour le changement de sexe par la démédicalisation de la procédure. À ce moment-là les couples homosexuels et les personnes trans se voient légitimés à l’égard du droit français : on passe de la définition de Claude-Joseph le Ferrière* de 1769 qui qualifie les relations homosexuelles  de « luxure abominable » « qui mérite la mort », au discours de Badinter en 1981 relative à la dépénalisation de l’homosexualité, à l’affirmation en 2012 du fait que les propos transphobes sont considérés comme des délits, puis en 2013 avec l’article 143 du « mariage » qui « est contracté par deux personnes de sexe différent ou de même sexe ». Malgré les quatre années qui sont déjà passées sur la confirmation du principe, l’opposition de La Manif pour tous est toujours présente et démontre que l’égalité ne s’affirme pas que dans des lois. Elle se revendique à tous les niveaux de l’organisation de la société : l’égalité devient réelle quand elle s’accompagne de l’assentiment général. Aussi paradoxal que cela peut sembler, même si la loi vient pour établir le principe, celui-ci n’est pas respecté par tous.

© Bash pour L'Alter Ego/APJ
Christiane Taubira © Bash pour L’Alter Ego/APJ

L’enjeu de l’homophobie et de la transophobie existe et se manifeste quotidiennement au sein de la société française. Parmi les 200 témoignages d’homosexuels évoquant des discriminations subis de la part de leur entourage recueillis par SOS Homophobie en 2016, les trois quarts signalent des formes de rejet de la part de leurs proches avec 15% des homosexuels qui témoignent et se disent victimes d’agressions physiques et plus de 40% menacés verbalement au sein de leur famille. Celle-ci est la situation en France, où la « laïcité » est constitutionnellement établie, et donc le dogme d’aucune religion et de ses visions parfois radicales en la matière n’est en quelque sorte « imposée » dans la formulation des institutions et des consciences collectives. Pays où l’éducation scolaire est gratuite et de plus, en 2017 où l’accès à l’information ne se trouve pas plus loin qu’un « clic » et dans lequel la discrimination en raison de l’orientation sexuelle devient désormais en 2004 un critère de discrimination prohibé par le droit. Ceci étant, la revendication des droits LGBTQI+ rencontre un obstacle à sa progression dans le concept « Je ne suis pas homophobe, MAIS… » en essayant d’associer le « politiquement correct » à une vision conservatiste irrationnelle.

Je ne suis pas Homophobe, MAIS….

Dire « Mais » est une opposition, une précision, une correction par rapport à ce qui a été mentionné. La phrase la plus avisée serait donc « Je suis homophobe et je pense… ». Enfin se qualifier homophobe ne peut être que critiquable puisque cela signifie que « Je suis » partisan de la privation de la liberté personnelle et l’égalité de tout homme, et contre le fait que l’orientation sexuelle n’est qu’un trait biologique constituant la personne elle-même, de même façon ainsi que la transexualité. L’homophobie et la transphobie en tout cas, même dans leurs apparitions les plus modérées, ne font que renforcer l’oppression de la personne, en faisant du « coming out » une situation souvent douloureuse pour les deux parties, c’est à dire les parents et les enfants. Les préjugés forment le consensus social, ce qui se traduit dans le système normatif. La société incite par ses mœurs la politique à prendre une certaine orientation qui, à son tour, se déclare à travers les normes. D’ailleurs le problème ne cesse d’être qu’une tension sociale et en devient une véritable crise politique. Les débats sur l’homosexualité se sont éloignés progressivement du domaine médical puisque la médecine moderne pose comme naturelles les différences d’orientation sexuelle. Ils sont alors tombés dans les domaines moral et politique  ; l’opposition de certaines institutions religieuses, gouvernementales, militaires, médiatiques et éducatives traduit donc leur refus de la rationalité des preuves de la médecine, et soutiennent par conséquence la discrimination. Même si les préjugés n’obligent pas la personne à se cacher au regard du public, la société le fait.

© Ulysse Guttmann pour L'Alter Ego/APJ
© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Dans une société telle que la société française où la loi commence à inclure la communauté LGBTQI+, la stigmatisation sociale donne naissance à des instances conservatrices qui par leur suite suggèrent des programmes politiques menant à écarter les personnes LGBTQI+ de la société de droit. En 2017 ceci n’est pas qu’un potentiel politique, mais de vraies convictions qui se mettent en place par les programmes des partis politiques. À cet égard, le cas de Marine Le Pen, qui était en compétition directe pour la présidence avec Emmanuel Macron ne peut pas tomber dans l’oubli suite à sa déclaration en 2013 : « Moi au pouvoir, j’abolirai le mariage pour tous », ni de Marion Maréchal Le Pen qui, pendant la campagne présidentielle, proclamait que « le mariage pour tous allait ouvrir la voie à la polygamie » et exprimait le souhait d’abrogation du mariage pour tous avec un « PACS amélioré », et par conséquence une diminution des droits LGBTQI+ dans l’encadrement normatif, un recul au niveau de la loi. Le recul à un conservatisme politique et moral est malheureusement une arme qui pourrait attirer une certaine partie du corps électoral, bien que la Manif pour Tous reste toujours une opposition prépondérante en la matière, démontrant la persistance d’un regret de la normalisation de la communauté LGBTQI+ dans l’environnement politique et social. La polémique ne s’arrête pas là : on constate une multiplication des formes de la controverse à l’égard de ce sujet : le social emmène au politique, qui par la suite incite l’humanitaire. En élargissant le débat, celui-ci peut se centrer non loin de la France, dans l’Europe occidentale et plus précisément en Tchétchénie, où les autorités tchétchènes se trouvent dénoncées par le conseil d’Europe en raison d’une campagne de répression des homosexuels, avec des camps de concentration pour les homosexuels visant à les « guérir » de leur homosexualité dans lesquels sont perpétrés de nombreux meurtres.

Par conséquent, même si les attitudes culturelles à l’égard de l’homosexualité ont dans leur majorité changé surtout dans les pays occidentaux, notamment par ceux qui ont accepté l’autorité scientifique sur ces questions et ont progressivement accepté la vision normalisante, une grand partie de la population mondiale reste dans une vision opiniâtre injuste. Même si l’homosexualité et la transsexualité ne sont plus considérées comme des maladies, et que les personnes « queer » sont des citoyens productifs, alors, qu’est-ce qui ne va pas avec le fait d’être queer ? S’il n’y a rien de mal à être queer, quels sont les principes moraux et juridiques que la société dans sa globalité devrait consolider pour aider la communauté LGBTQI+ à vivre ouvertement leur vie ?

La Pride manifeste cette année pour un droit fondamental nié par la justice : le droit à la procréation médicalement assistée. D’après la loi du 17 mai 2013, l’institution du mariage s’adresse également aux couples homosexuels. Cette disposition et celle de l’adoption montrent ainsi le droit à la constitution de familles homoparentales, par seule voie d’adoption. Même si le combat a porté des fruits, ça ne veut pas dire que celui-ci est terminé : l’égalité n’est qu’une idée lointaine puisque l’assistance à la procréation médicale n’est pas ouverte aux couples homosexuels. Ceux qui considèrent que l’homosexualité consiste en un mode de vie « contre nature » puisque la procréation autodétermine l’existence des hommes ignorent et méprisent deux facteurs : celui de l’évidence de l’homosexualité en tant que naturalité après l’abrogation en 1990 par la « Word Health Organisation » de l’homosexualité dans la classification officielle des maladies, et de l’évolution de la médecine moderne. L’ouverture de la PMA « pour toutes, sans condition ni restriction », qui est la revendication principale de cette année, représente la réclamation incontournable pour la communauté LGBTQI+ puisque de nombreux couples immigrent vers d’autres pays comme l’Espagne où la procédure est légale, afin de pouvoir réaliser ce qui est un droit accordé avec la nature même de l’Homme : la procréation.

Invoquer ce sujet en tant que thème-moteur de la Marche des fiertés, avec par ailleurs la mobilisation du gouvernement « En Marche ! » n’est qu’une stratégie bienveillante pour souligner l’actualité du sujet car le Comité consultatif national d’éthique a rendu le mardi 27 juin 2017 un avis très attendu sur la PMA, concernant notamment les couples de femmes. Le comité consultatif national d’éthique se statue favorable à l’ouverture de la PMA pour toute les femmes quelles soient célibataires ou lesbiennes, et pas seulement aux couples hétérosexuels. Après cette décision, il reste à voir la réaction politique d’Emmanuel Macron qui devra se décider à agir le plus vite possible et d’éviter de faire comme Hollande qui déclarait en 2013 « Je respecterai ce que dit le comité d’éthique »,  sans lancer aucune démarche réelle par la suite. L’avis du Comité consultatif national d’éthique a rappelé la partition dans la population française qui se situe, selon le sondage effectué par l’association des familles homoparentales, à 60 % pour la PMA pour toutes les femmes et à 40% formellement opposée à l’ouverture de la PMA aux couples homosexuels.
Le débat se concentre de cette manière sur un principe plus général : l’encadrement normatif doit évoluer en permanence. En effet l’homme, ainsi que tous les domaines de l’organisation de sa vie avec les autres hommes, n’est que le produit d’un long cheminement historique qui nécessite l’évolution, mais celle-ci ne peut provenir que par sa propre sensibilisation, conscientisation et enfin – le plus essentiel à cette procédure – sa propre mobilisation.

*Claude-Joseph de Ferrière est un juriste français, doyen des professeurs de droit à Paris durant le XVIIème siècle.

image de couverture : © Ulysse GutTmann pour l’alter ego/APJ