De tous les sujets largement abordés par les candidats à la présidentielle française de 2017, la culture a brillé par son absence. Vaguement évoquée lors des différents débats des primaires à gauche et à droite ainsi que durant le premier et le second tour, elle reste cependant un facteur assez déterminant du vote des jeunes. La compétition acharnée pour les dernières voix des indécis lors du débat du second tour n’a pas poussé les deux candidats à parler plus précisément de cet aspect de la vie publique française. Pourtant, Marine Le Pen se targuait d’être la candidate de la jeunesse et du renouveau politique, mais ce n’est pas pour autant que les thèmes de l’éducation et de la culture ont été au coeur de son projet. Si Emmanuel Macron a créé le renouveau politique par le dépassement des clivages entre la gauche et la droite, il a également ancré son projet autour de la jeunesse et de ses atouts. L’une des mesures phares prévues pour la jeunesse est notamment la création du Pass Culture, comme vecteur de démocratisation de cette dernière.

Un projet pour les jeunes

Se calquant sur le système italien lancé par le secrétaire du Parti Démocrate italien et ancien président du Conseil des ministres Matteo Renzi, Emmanuel Macron souhaite mettre en place un pass culturel facilitant l’accès aux musées et objets littéraires et artistiques pour les jeunes gens de 18 ans.

Matteo Renzi ©Camilla Morandi - Corbis/Corbis / Getty Images
Matteo Renzi ©Camilla Morandi – Corbis/Corbis / Getty Images

D’un montant de 500€, le Pass Culture comprendrait la consommation de musique, arts du spectacle et littérature mais aussi la visite de musées et le visionnage de films. Pour booster tant l’offre que la demande, le président fraîchement élu prévoit le co-financement du pass par

les distributeurs et les grandes plateformes numériques, qui bénéficieront du dispositif

selon le site de la République en marche. La plupart des musées et installations culturelles sont déjà gratuits jusqu’à dix-huit ou vingt-cinq ans, ou sur présentation d’une carte étudiante, mais l’idée novatrice de Macron ne concerne pas seulement les musées. En effet, l’accès légal au téléchargement de musique ou bien au cinéma, alors que les prix de ces derniers sont en constante augmentation, est une part importante de l’éducation culturelle des jeunes. En encourageant la familiarisation à la culture et en en réduisant le coût pour des jeunes souvent en difficulté financière, le jeune Président balaye les préjugés sur une jeunesse peu ou pas intéressée par la culture française. Une culture représentée comme exclusivement réservée aux classes sociales aisées, additionnée à une jeunesse souffrant de sa réputation de groupe de mollusques égocentriques, cela forme un cliché qui colle à la peau. De plus, l’école de la République prétend mettre les enfants sur un pied d’égalité, notamment sur l’accès à la culture, mais en réalité les différences se forment dès la maternelle. Ce n’est alors plus l’intérêt mais plutôt les moyens qui manquent, et ça Emmanuel Macron semble bien l’avoir compris.

PARIS, FRANCE - APRIL 17: Former investment banker and youngest presidential candidate Emmanuel Macron who launched his own centrist political movement En Marche (On the Move) holds a rally with his supporters for the elections of the next president of France at Bercy on April 17, 2017 in Paris. France will go to the polls on April 23 to decide their next president. (Photo by John van Hasselt/Corbis via Getty Images)
Photo by John van Hasselt/Corbis via Getty Images

Un projet pas tout rose

Le projet pose cependant certains problèmes. Tout d’abord, s’il se calque sur le modèle italien, il sera disponible pour les jeunes allant sur leurs dix-huit ans du premier jour de l’année au dernier. Par exemple, s’il était mis en place dès janvier 2018, seuls les personnes nées du premier janvier 2000 au trente-et-un décembre 2000 en bénéficieraient. On peut y voir un test en premier lieu : si le projet fonctionne, le pass serait étendu et toucherait une plus grande tranche d’âge. Mais par ce choix des dix-huit ans révolus, on distingue une difficulté de définition de la jeunesse et de ses besoins en terme de culture. N’est-on pas jeune avant d’être majeur, et ne le reste-t’on pas après avoir atteint la majorité ? Les enfants et adolescents dont les parents sont en difficulté financière devraient avoir la chance de bénéficier d’un tel Pass Culture.

D’autres propositions

Cependant, le Pass Culture n’est pas la seule mesure prévue par le programme de campagne d’Emmanuel Macron concernant la culture et les jeunes. Les bibliothèques françaises, généralement ouvertes sur une moyenne de quarante heures par semaine et fermées le week-end, pourraient être ouvertes plus fréquemment, et les municipalités devraient mettre l’accent sur d’autres aspects de l’accès à la culture que l’achat de livres. Le soutien et la promotion des artistes français et européens sont également des points fondamentaux du programme culturel de Macron, avec de nouvelles institutions et de nouvelles sources de financement mais aussi une plus grande  solidarité européenne sur les politiques culturelles, avec notamment une forme d’Erasmus des artistes européens, facilitant les voyages pour promouvoir son art.

Il est nécessaire cependant d’évoquer le rapport entre le financement et la démocratisation de la culture. Si l’on n’est pas habitué aux outils et objets les plus classiques de la culture française, par exemple les grands musées parisiens ou les oeuvres littéraires des titans du romantisme et du réalisme, ou si les pans de la culture d’autres pays qui intéressent sont restreints, comment le financement de l’État pourrait-il être rentabilisé ? C’est là un travail plus profond à réaliser au sein de l’école de la République, où là encore la distribution des sorties culturelles et des partenariats avec les cinémas ou les théâtres locaux est très inégale. Les « déserts culturels » évoqués par Macron dans son programme devraient se résorber et être amenés à disparaître, mais il faut pour cela assumer le mauvais maniement de la culture vers les jeunes enfants. Infantilisante ou inaccessible, elle se stoppe en Seconde lorsque les arts ne sont plus enseignés qu’en option ou en spécialité, et seulement dans les filières générales. Le maintien de cours d’histoire de l’art ainsi que la multiplication de sorties scolaires sans discrimination et la mise en place facilitée d’activités extra-scolaires artistiques gratuites au sein des municipalités pourrait rendre, à moyen-terme, le Pass Culture rentable.

Un pari sur l’avenir 

L’intérêt évident porté par le nouveau Président envers la culture et la relation qu’entretient la jeunesse à celle-ci est un pari sur l’avenir. L’utilisation des objets culturels par les jeunes est encadrée par les idées reçus de nos aînés : on ne comprend pas ce que l’on regarde au musée, on ne connaît pas les classiques du cinéma, on préfère le rap au classique, Kaaris à Jean-Jacques Goldman. Et si c’était vrai ? Et si ça ne l’était pas ? Comment le savoir, puisque l’on ne nous pose pas la question ? Torpiller notre intérêt pour la culture, c’est aussi couper court à notre créativité – une grande perte pour l’avenir du monde de l’art. Une jeunesse au sein de laquelle germe l’amour de l’art, quel qu’il soit, promet un développement du secteur d’activité de la culture mais aussi de l’innovation. Le Pass Culture n’est pas anodin, et ce n’est pas une goutte d’eau dans l’océan que représente le combat contre les inégalités sociales en France. Mais il ne faut pas non plus le voir comme une fin en soi  ; des efforts collatéraux entre les domaines de l’éducation et ceux de la culture seront nécessaires pour donner un nouvel élan aux politiques culturelles.

 image de couverture : © John van Hasselt/Corbis / Getty Images