Choisi cette année pour ouvrir les festivités de la 70ème édition du festival de Cannes en mai dernier, le nouveau long-métrage d’Arnaud Desplechin est à l’image de ce célèbre périple cinématographique.

© Tony Barson/FilmMagic
© Tony Barson/FilmMagic

Ce film nous embarque en effet dans un enchevêtrement d’ambiances, de décors, de temporalités et de rythmes qui s’entremêlent et se démêlent au fil de l’évolution scénaristique. Cependant, ses codes se rattachent à ceux du cinéma d’auteur, et ce notamment par de nombreuses références à des réalisateurs de renom. Les acteurs invités sous les lumières des projecteurs – et ici devant la caméra aiguisée de Desplechin – sont quant à eux des habitués de la cinématographie du réalisateur, mais également du tapis rouge.

Ainsi, Les fantômes d’Ismaël, à l’image de ce feu d’artifice du septième art qu’est le festival de Cannes, réussit certes à nous faire voyager, à nous surprendre, voire parfois à nous émerveiller, néanmoins… on se sent aussi, à certains moments, un peu décalés.

À la bande-annonce jamais tu ne te fieras…

Surpris, on l’est presque assurément. En particulier si l’on a passé les portes de la salle obscure en ayant au préalable visionné la bande-annonce de ce film. Celle-ci semblait en effet annoncer une trame presque tragique, ou en tout cas un scénario profond, torturé et obscur. On tentait autant que possible de se rassurer par le fait que Desplechin a su prouver ces dernières années qu’il est plutôt habile lorsqu’il s’agit de créer un scénario ou de manipuler une caméra… L’atteste son César du meilleur réalisateur obtenu en 2016 pour Trois souvenirs de ma jeunesse, ou, outre toute « reconnaissance officielle », le vibrant Jimmy P, long-métrage mettant en images le témoignage écrit par un ethno-psychanalyste suite à sa rencontre et ses échanges avec un vétéran amérindien. La subtilité sobre et respectueuse avec laquelle Desplechin a porté ce récit psychologique à l’écran nous avait fait d’autant plus apprécier ce film.

Les relations entre ses personnages semblent ainsi représenter un axe central des intrigues orchestrées par Desplechin, puisque le film Les fantômes d’Ismaël s’articule lui aussi autour de relations fructueuses, entre trois personnages principaux. Ici, Ismaël le personnage principal – interprété encore et toujours par le déjanté Mathieu Amalric – est un cinéaste en pleine rédaction du scénario de son prochain film, lorsque sa femme disparue 20 ans plus tôt réapparaît. Cette « revenante » mystérieuse est interprétée par une actrice qui n’a pourtant, elle, pas été absente ces dernières années puisqu’il s’agit de Marion Cotillard (et de sa filmographie plus longue que notre cours de droit constitutionnel). Ainsi, comme nous le laisse deviner la bande-annonce, mais également la présence de la petite-amie actuelle de l’homme (interprétée avec très grande justesse par Charlotte Gainsbourg), cette « nouvelle rencontre » entre Ismaël et son ex-femme s’annonce… compliquée.

Et notre passage sur l’un des sièges d’une salle de cinéma nous le confirme. L’intrigue est complexe, à l’image des rapports entre ses personnages, et le chassé-croisé entre trois univers différents renforce cette impression. Pourtant, l’atmosphère générale du film nous surprend. En effet, contrairement à la lourdeur dramatique que semble inaugurer sa bande-annonce, et même si le jeu explosif des trois acteurs – notamment accompagnés dans certaines scènes par de nombreux plans rapprochés, allant cueillir l’émotion au plus près et d’une grande justesse – nous prend parfois aux tripes, Les Fantômes d’Ismaël nous fait in fine plus souvent rire que pleurer.

Un film « à tiroirs », à l’image de la filmographie de son réalisateur

Ce film nous présente un large panel de couleurs et émotions. En effet, son montage disloqué polarise tour à tour l’attention de l’intrigue sur différents tableaux, différentes temporalités, issus de trois univers distincts. Ainsi, le moment présent représente le fil conducteur du récit, au sein duquel évoluent nos trois personnages. Seulement, la trame narrative est en parallèle expliquée, mais aussi par conséquent coupée, par de nombreux flash-backs vers le passé d’Ismaël. S’ajoutent à cela de nombreuses scènes tout droit extraites de ce fameux film en cours de réalisation par le cinéaste. Il s’agit ici d’un biopic de la vie de son frère, Yvan, brillant diplomate souffrant – comme Ismaël – de troubles du sommeil. Ce personnage étonnant y brave les embuscades du monde de la diplomatie, et est interprété par le décidément très charismatique Louis Garrel (Les Amants réguliers, Saint Laurent).

Cet univers fictif semble ainsi évoluer à la fois en lien mais également aux antipodes du quotidien d’Ismaël. L’atmosphère y est beaucoup plus légère, les décors extrêmement colorés (notamment car l’on accompagne Yvan aux quatre coins du monde) et l’humour décalé bien présent. Néanmoins, ce monde apparaît finalement comme en adéquation avec la personnalité de son créateur, le cinéaste-fou Ismaël, et donc également avec celle du marionnettiste aux commandes de ce scénario loufoque, Arnaud Desplechin. Ainsi, si Amalric pourrait être considéré comme l’alter-ego de Desplechin de l’autre côté de la caméra, la mise en abyme est aussi renforcée par le fait que le cinéaste parle (comme beaucoup d’autres) de cinéma dans son scénario (attention…. celui du film dont on parle, pas celui du film dans le film…n’hésitez pas à relire).

Un hommage au cinéma

Outre cet hommage au cinéma, de nombreux détails particuliers à l’univers du cinéaste se retrouvent dans ce film, et parsèment, finalement, de nombreuses œuvres de la filmographie de Desplechin. En effet, ce dernier semble relancer de façon presque perpétuelle les dés sur un même plateau de jeu. Faisant partie quasi intégrante de ce tableau, un Mathieu Amalric qui joue, au gré des différents films, des personnages qui se ressemblent et qui ressemblent, surtout, à leur créateur. Il interprétait en effet un musicien lunatique nommé… Ismaël (!) aux côtés d’Emmanuelle Devos dans Rois et Reines.

Hormis plusieurs noms d’acteurs célèbres et habitués à travailler avec Desplechin depuis ses débuts, on observe que certains thèmes l’accompagnent également à chaque nouveau scénario. Une dimension politique s’ancre ainsi, elle aussi, dans ce scénario aux différents reliefs, même si elle est présentée sous la forme d’une parodie de la vie au Quai d’Orsay (des scènes qui ont d’ailleurs été filmées dans les vrais locaux !). Ainsi, si ce thème apparaît comme étant de second plan, il est assurément à mettre en lien direct avec l’engagement militant du réalisateur. Desplechin appelait en effet, en 1997 à la désobéissance civile en étant à l’initiative du « Manifeste des 66 cinéastes » contre les lois Debré pénalisant l’hébergement d’étrangers en situation irrégulière. Plus récemment, il a fait entendre sa voix lors de « l’affaire Leonarda Dibrani » dont l’expulsion vers le Kosovo en 2013 avait été condamnée par un fort écho médiatique.

Enfin, les conséquences de « liens traumatiques » entre le présent et le passé des personnages sont déterminantes, aussi bien dans la psychanalyse de Jimmy P que dans Les Fantômes d’Ismaël, et sont notamment symbolisées par la thématique du rêve. Ainsi, la folie d’un Ismaël « malade du sommeil », corrélée à un montage de plus en plus chaotique entre ces différents niveaux de narration, perturbent notre distinction de ce qui est réel et de ce qui relève du fictif, du moins, pour le personnage. Et, plus la narration avance, plus le cadre se disloque et laisse place à une succession – dont le rythme va crescendo – de scènes oscillant entre réalité passée ou présente, et imaginaire, mais également entre parodie et réalisme. Bien sûr encore faut-il choisir à quel degré d’interprétation on choisit de se positionner, mais le réalisateur nous laisse assurément – et on l’apprécie – la liberté de le décider.

Un patchwork pas si bien ficelé ou un choix bien élaboré ?

Seulement voilà. On regrette parfois, et en particulier dans les dernières séquences du film, de ne pas être plus guidés. Et c’est peut-être, finalement, ce « trop plein » d’informations éparpillées parmi tous ces univers qui nous faire perdre des yeux le fil conducteur de l’histoire. Attention, le décalage et la folie du personnage principal pourraient finalement y être pour quelque chose, puisque nous évoluons avec lui. Et cette impression que la trame scénaristique du film évoluerait à l’image de l’esprit d’Ismaël pourrait expliquer ces partis-pris du réalisateur.La solution serait donc ici de se laisser porter et de, justement à l’inverse de ce personnage, ne pas trop « psychoter » ?

Cependant, il nous manque quelque chose. Et l’on en vient donc forcément à interroger la décision de Desplechin qui a choisi de proposer deux versions de son film : une version originale, appelée « director’s cut », qui est celle ayant été présentée à Cannes et qui sera projetée dans quelques cinémas d’art et essai et une version plus courte, étant diffusée dans la majorité des cinémas, celle que nous avons visionné et donc, ici, présentée. Ce montage dispose-t-il donc d’autant d’éléments scénaristiques-clefs que celui dont certains passages ont été supprimés ? De plus, ce choix est-il vraiment à l’avantage artistique de Desplechin, qui souhaiterait présenter deux versions d’une même histoire, ou trahirait-il juste une orientation plus… commerciale ?

Enfin, se présente également à nous une autre hypothèse : notre sensation d’être en « décalage » avec l’action du film à certaines étapes du récit pourrait provenir du fait qu’est dressé devant nos yeux le tableau d’une période de la vie que nous n’avons pas encore traversé. En effet, si Ismaël est assurément un individu particulièrement détonnant, il apparaît ici néanmoins comme traversant une sorte de « crise de la cinquantaine », version artiste torturé. N’ayant pas derrière nous le même vécu, que cet individu particulier soit, mais également de toute personne de cet âge, l’identification au personnage ne nous est-elle pas moins aisée et accessible ?

© Anthony Harvey/FilmMagic
© Anthony Harvey/FilmMagic

Arnaud Desplechin parvient encore une fois à nous embarquer aisément dans son univers décalé, profond, complexe… Et ce, par une indéniable maîtrise autant sur le plan technique que scénaristique. Certaines scènes nous en mettent « plein la vue », parfois au regard du jeu épatant des trois acteurs. Et à d’autres instants, par la beauté de la mise en scène, des décors, des lumières mais également des musiques qui s’accordent dans certains cas étonnamment mais toujours harmonieusement avec chaque ambiance.

Néanmoins, ce montage entre différents mondes qui nous paraissait au départ particulièrement bien maîtrisé semble se découdre au fur et à mesure de l’évolution de l’histoire, jusqu’à malheureusement nous laisser sur notre faim. Ou du moins, avec une sensation de manque quant à certaines clefs de compréhension qui nous empêche de demeurer, jusqu’au bout, charmés par les fantômes d’Ismaël. Nos espoirs se portent donc vers la version longue…

image de couverture : © Tony Barson/FilmMagic