L’Elysée choisit ses journalistes, une entrave à la liberté d’expression et au droit à l’information.

Fraîchement élu, le jeune Président Emmanuel Macron n’a pas attendu longtemps pour lui voir s’opposer les forces de l’échiquier politique hexagonal. Plus étonnant, ce sont les médias français qui ont pointé du doigt et non sans inquiétude, la manière dont Emmanuel Macron semble concevoir sa relation avec les journalistes pour les cinq prochaines années.

Choix de journalistes ou journalistes de choix ?

Dès son premier point presse, le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner a dû rendre des comptes aux journalistes lui faisant part de leur crainte d’un verrouillage de la communication de l’Elysée et demandant à être rassurés quant au libre exercice de leur fonction sous la présidence Macron. Cette inquiétude du monde médiatique fait suite à la tentative d’instauration d’un nouveau lien entre la presse et le Président de la République. Ce dernier prévoit en effet de limiter le nombre de caméras et de micros destinés à le suivre lors de ses déplacements, et son service de communication irait même jusqu’à proposer quel journaliste dans la rédaction serait le plus à même de couvrir l’événement. « L’Elysée choisit les journalistes » : faits et explications face au rapide engouement médiatique accusant le Président de la République de sélectionner les journalistes au sein des rédactions, le porte-parole du gouvernement a jugé bon de justifier la pratique et de préciser la réalité effective du propos. Selon son explication, il ne s’agit pas pour l’Elysée de choisir le journaliste qui sera autorisé à couvrir le déplacement du Président, mais seulement d’en proposer un, selon son domaine de prédilection, celui-ci étant à accorder à l’événement qu’il prévoit de couvrir. Il a alors été expliqué qu’il ne s’agissait pas de choisir quel journaliste couvrirait la visite du Président au Mali mais simplement d’en proposer un spécialisé dans la défense plutôt que dans la politique, le premier étant selon le gouvernement mieux habilité à rendre compte des enjeux du déplacement présidentiel. Autre élément de défense avancé par Christophe Castaner : « La présence de 50 journalistes, d’une dizaine de caméras, nuit un peu au dialogue direct et à l’échange que peut avoir le président de la République avec les Français ». Ainsi est tourné l’argumentaire de l’Elysée, Emmanuel Macron s’étant plaint de la présence abondante de journalistes lors de certains de ses déplacements, notamment à Whirlpool.

Argument : être au plus proche des Français

Pour la présidence, la présence massive de médias entre le pouvoir et les Français nuit à la communication ; paradoxal alors que les journalistes sont censés incarner cette médiation. Mauvaise langue de côté, on peut voir dans ce propos une volonté de revenir à une communication plus humaine et plus spontanée, à l’heure du numérique et des relations connectées. Le pouvoir en effet ne cache pas sa volonté d’une communication directe avec les Français, même si Christophe Castaner a ponctué son propos sur des mots qui se voulaient rassurants à l’égard des journalistes: « Bien évidemment, je souhaiterais affirmer pour le président de la République et le Premier ministre le respect et notre attachement au respect de vos conditions de travail et j’y veillerai ».

Une communication par le haut

Au regard de l’expérience de campagne des journalistes qui l’ont suivi, il fallait s’attendre à une mise à jour des relations entre le pouvoir et les médias sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Extrêmement rodée, la communication du candidat En Marche ! était très sélective, et ne sortait que ce qui devait sortir. L’image du futur Président devait être celle qu’Emmanuel Macron souhaitait renvoyer et ne devait subir aucune influence extérieure. C’est donc sans grande surprise que cette conception de la communication a fait son entrée à l’Elysée dans les valises du nouveau chef d’Etat.

Conférence de presse du président de la République Française Charles de Gaulle, au palais de l'Elysée à Paris, en France. (Photo by REPORTERS ASSOCIESGamma-Rapho via Getty Images)
Conférence de presse du président de la République Française Charles de Gaulle, au palais de l’Elysée à Paris, France – © Photo by REPORTERS ASSOCIESGamma-Rapho via Getty Images

Sur les pas du Général

Fervent adhérent à la Ve République, Emmanuel Macron a plusieurs fois été l’objet d’un parallèle avec Charles de Gaulle. Nombreux sont ceux qui voient en lui un héritier, ou au moins un continuateur du fondateur de la Ve République. Le visage et la voix du général de Gaulle sur le petit écran à heure de grande écoute ont accompagné une génération et sont maintenant un objet d’étude d’une communication rodée, ficelée et organisée par le haut. Aujourd’hui, notre temps voit les modes de communication évoluer considérablement et avec une rapidité inouïe. Si beaucoup de politiques courent derrière leur époque quant à leur image, d’autres arrivent à ancrer leur personne dans la technologie et mettent judicieusement à profit ces nouvelles institutions de l’image et de l’information. L’équipe de communication d’Emmanuel Macron, très efficace comme le montre le documentaire de campagne « Macron : les coulisses d’une victoire », opte pour une mise en scène du pouvoir, pour une théâtralisation concrète de ce dernier. C’est par exemple selon cet entendement communicatif que l’Elysée a récemment diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo du Président de la République de passage au standard téléphonique du faubourg Saint-Honoré. Combiné porté à l’oreille, Emmanuel Macron affiche une communication directe avec les Français, répondant à leurs questions, au moins quelques secondes pour la caméra. Ainsi à l’heure où l’information fuse, la contrôler relève de l’exploit. C’est pourtant ce que l’équipe de communication d’Emmanuel Macron a réussi à faire pendant la campagne et ce qu’elle s’apprête à prolonger dans le cadre du quinquennat : mettre en scène le dialogue avec les Français.

Des risques de dérives ?

Cette volonté de retour à la communication d’hier en jouant avec les techniques d’aujourd’hui et de demain a été fermement condamnée par les journalistes, s’inquiétant de la valeur de leur rôle de contre-pouvoir. Rapidement, une pétition a circulé sur les réseaux sociaux avec le mot d’ordre « Monsieur le Président, il n’appartient pas à l’Elysée de choisir les journalistes ». En France, en 2017, la pratique paraît inconcevable et revêt des allures de retour en arrière. Le ministre de l’information Alain Peyrefitte venu annoncer la nouvelle formule de journal télévisé mise en place par son ministère en 1963 n’est pas un si lointain souvenir qu’il n’y paraît et c’est un devoir à réaffirmer sans cesse que de veiller à l’indépendance médiatique.

Le recul de cette indépendance en parallèle avec le développement d’une conception de la communication émanant du pouvoir et fermement tenue par celui-ci renvoie inévitablement à la borne démocratique et républicaine. Une démocratie ne peut fonctionner sans la liberté pleine et entière de la sphère médiatique et est mise en danger par une communication trop fermée du pouvoir vis-à-vis des journalistes. La communication directe et par le haut limite l’analyse informative et, à terme, laisse entre les mains du Président un pouvoir d’influence illimité. Le danger est double car la rare communication du Président avec la presse risque de provoquer la naissance de rapports belliqueux entre les deux. Par un principe de précaution, la sphère médiatique pourrait ancrer son rapport avec le pouvoir en percevant ce dernier comme une menace. La menace paraît d’autant plus grande après le quinquennat Hollande, placé sous le signe d’une médiatisation omniprésente et d’une grande liberté pour les journalistes. La dérive mérite alors d’être envisagée : plus qu’un contre-pouvoir, le monde journalistique pourrait devenir un accusateur ; chien d’attaque plus que chien de garde. Beaucoup voient donc dans les pratiques du nouveau chef d’Etat un déni de démocratie, une entrave à la liberté d’expression et une négation du droit à l’information.

En France, où fait autorité la loi du 29 juillet 1881, exemplaire sur la liberté d’expression, on ne peut imaginer la moindre remise en question de ce droit fondamental et, tous les écarts, aussi infimes soient-il se doivent d’être combattus car ils nous rappellent que la liberté est un combat quotidien et qu’elle n’est jamais acquise que dans le présent. Monsieur le Président, les réseaux sociaux ne vous permettront pas d’échapper aux journalistes ; à vous de jongler entre les deux honnêtement, respectueusement et efficacement.

 

Image de couverture : © Photo by Pierre HOUNSFIELD/Gamma-Rapho via Getty Images