Le Parlement vient d’adopter la loi sur le délit d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Le projet, porté par la ministre de la famille, de l’enfance et du droit des femmes, Laurence Rossignol, vise à interdire les sites qui « désinformeraient » les femmes quant à l’avortement, notamment en y exposant d’éventuels risques psychiques. Cette mesure a fait couler beaucoup d’encre et ravive le débat de la légalisation de l’avortement.

Pourquoi être pour ou contre l’avortement n’a aucun sens ?

Pour ou contre ? Pro-choix ou pro-vie ? On a souvent tendance à réduire la question de l’avortement à cette opposition. Et pourtant, ça n’a aucun sens. Cela sous-entend si l’on est pro-vie que l’on est contre le libre choix des individus. Et donc liberticide. Mais est-ce qu’on peut dire que l’avortement est une liberté ? De même, si l’on est pro-choix, on serait pro-mort. Je doute que nombreux soient ceux se plaçant en faveur de la mort.

Ce n’est pas la question du pour ou contre qui importe dans ce débat. Rendre illégal l’avortement serait nier des réalités dramatiques et mettrait en danger de nombreuses femmes. Avant la légalisation de l’IVG, certaines femmes avortaient clandestinement, dans des conditions d’hygiène précaires et donc dangereuses pour leur vie.

La légalisation de l’IVG est essentielle. Mais approuver sa légalisation ne signifie pas non plus en approuver le principe. Mettre fin à sa grossesse est un euphémisme quand on parle de l’avortement : on retire le fœtus niché dans l’utérus de la femme. Et si l’on considère bien ce fœtus comme un bébé et donc un être humain, avorter, c’est aussi donner la mort.

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement »

26 novembre 1974. Ouverture du débat à l’Assemblée Nationale sur le projet de légalisation de l’IVG. Simone Veil, ministre de la Santé, y fait un discours maintenant devenu célèbre : « Je le dis avec toute ma conviction, l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. C’est un drame, et cela restera toujours un drame. ». 

Les féministes héritières de mai 1968 semblent avoir oublié le caractère d’exception que doit revêtir l’IVG, pourtant souligné par Simone Veil. Elles ont fait de l’avortement un droit (voire un droit fondamental) : le droit pour les femmes de disposer librement de leur corps. Mais peut-on réellement parler d’un droit (ne serait-ce qu’au sens juridique) ? Établir l’IVG comme un droit fondamental, n’est-ce pas banaliser un acte ne pouvant pourtant pas être réduit à un simple acte médical ?

J’entends déjà certains exposer les études scientifiques prouvant qu’il n’existe aucun syndrome traumatique durable pour les femmes ayant avorté. Mais il faut être prudent. Les études relèvent du général (il n’y a aucun syndrome en général), mais derrière la science se cachent des femmes aux réalités diverses. Israël Nissand, gynécologue obstétricien et en faveur de la légalisation de l’IVG, apporte cette nuance dans une interview donnée au Figaro :

C’est un phénomène sur lequel on manque d’études scientifiques mais, sur le terrain, en consultation, on voit bien que cela existe (…) Le négationnisme des troubles qui peuvent survenir à la suite d’une IVG ne sert pas la cause des femmes.

Mon corps, mon choix, ma liberté ?

On le sait, c’est souvent les femmes qui font les frais des diktats imposés par une société qui cherche en permanence à contrôler leur corps. La société traditionaliste du début du XXème siècle, en criminalisant l’avortement, condamne la femme à accepter une réalité qu’elle subit parfois. La société de la fin des années 1960, empreinte d’une libéralisation sexuelle nouvelle, renverse la norme et crée une nouvelle contrainte sociale que la femme se doit d’accepter au nom de la libération de son genre : rendre l’IVG normale, banale. Dans les deux cas, la société porte un jugement sur la femme. Dans les deux cas, on la rend coupable. Coupable d’avorter, ou coupable de garder un enfant.

Ces deux sociétés coexistent encore aujourd’hui. Nous avons tous tendance à juger les femmes qui avortent et celles qui continuent leur grossesse (surtout celles adolescentes ou étudiantes, pour qui « ce n’est pas le moment » d’avoir un enfant). Et en les jugeant, on ne les aide pas. On les dessert même, les contraignant parfois à choisir ce que leur environnement social a choisi pour elles. On prive les femmes de leur liberté et de leur libre-arbitre. Et on les prive du soutien dont elles auraient besoin.

Quelques dates et chiffres sur l’avortement en France

31 juillet 1920

Loi criminalisant et pénalisant le recours à l’avortement.

17 janvier 1975

La loi autorisant l’avortement est promulguée après deux mois de débats au Parlement.

2014

La notion de « détresse » présente dans la loi Veil est supprimée, rapprochant l’IVG d’un droit, sans condition à son accès.

2016

Extension du délit d’entrave à l’IVG, puni de 30 000 € d’amende et de deux ans de prison.

203 463

C’est le nombre d’IVG déclarés en 2015. Depuis sa légalisation, le nombre d’avortement reste relativement stable, autour de 200 000 chaque année, même si moins de femmes y ont recours.

Un peu plus d’une femme sur deux a déjà eu recours à l’avortement au cours de sa vie en 2013 (nombre moyen d’IVG par femme en 2013).

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